Les agriculteurs aussi ont le droit de déconnecter
« Il faut ouvrir les yeux : ça n'arrive pas qu'aux autres... » La cinquantaine solide mais le regard fatigué, Véronique Durand-Gratian a hésité avant de se confier. Eleveuse laitière et conjointe collaboratrice à Montagnieu, elle connaît trop bien la dureté du regard des autres. « Il y a une fierté dans l'agricole qui fait qu'on ne demande pas d'aide », souffle-t-elle avant d'ajouter : « De toute façon, si vous êtes en difficulté, ça veut dire que vous ne savez pas gérer... » Le jugement, toujours. Mais quand on n'en peut plus, il faut passer outre. Lorsque l'on sent que l'on perd ses moyens, que le corps ne vous porte plus, que l'on doute de soi, que l'on accumule les retards de manière inexplicable, le niveau d'alerte est largement dépassé. Tant pis pour la fierté : il faut accepter de se faire aider.
Epuisement professionnel
C'est ce qu'a fait l'éleveuse en février dernier. « Vous avez envie de vous lever le matin et vous n'y arrivez plus, raconte-t-elle. Je l'ai senti venir, mais je ne me suis pas écoutée. Et puis un jour, je suis allée voir le médecin : il m'a mise d'office en arrêt maladie pour épuisement professionnel. » Dans la foulée, ses enfants lui parlent du dispositif d'aide au répit mis en place par le gouvernement et piloté par la MSA. L'éleveuse prend rendez-vous avec Béatrice Rolland, l'assistante sociale de secteur, qui, après entretien, lui alloue une prise en charge de sept jours de service de remplacement afin qu'elle puisse « prendre des jours pour se reposer en dehors de l'exploitation et de la maison ». L'assistante sociale, qui connaît bien Véronique Durand-Gratian, insiste sur la nécessité de déconnecter : « C'est important que madame Durand-Gratian quitte l'exploitation, car sa faille est là : elle ne pense pas assez à elle. Mais je ne préconise pas cela à tout le monde. Il est important de s'adapter à la spécificité de chaque cas, de faire du cousu-main. »
Soutenue par son mari et ses quatre enfants, l'agricultrice a bien compris le message. « Ça m'a amenée à réfléchir plus profondément pour savoir comment profiter de ce répit », dit-elle. L'éleveuse a conscience de la nécessité de rompre avec le rythme quotidien, même temporairement. Il y a quelques années, quand la situation de l'exploitation le permettait, toute la famille s'était autorisée à partir quelques jours en montagne, dans un chalet prêté par un ami. « Je repense à nos premières vacances : on se rappelle chaque minute, sourit Véronique. Jamais on aurait pensé que ça fasse autant de bien. Ça permet de voir les choses d'un autre œil. Les vacances, c'est l'anti-burn-out ! Il ne faut pas attendre d'être au bout du bout pour s'arrêter. »
Comme beaucoup d'autres, l'éleveuse tire sur la corde depuis trop longtemps. « En laitier, c'est du 24/24, justifie-t-elle. Vous n'avez pas de repos. Tant que le physique tient, ça va. Mais le jour où les soucis financiers s'en mêlent, tout bascule. » Béatrice Rolland confirme : « Avec le progrès technique, la charge physique des agriculteurs s'est sans doute allégée, mais le poids psychologique et le stress sont plus forts. Les gens ne s'arrêtent jamais. Le répit ne fait pas partie des choses qu'ils s'autorisent. »
Recharger les batteries
A Tullins, Francis Mietton est en un parfait exemple. A la tête d'un troupeau d'une trentaine de laitières, il produit avec sa femme Christine, salariée de l'Earl, près de 200 000 litres de lait que le couple livre à une coopérative, tout en en transformant une partie commercialisée en vente directe. « Notre philosophie, c'est boulot, boulot, boulot, explique Francis Mietton. La notion de vacances, chez un éleveur indépendant, c'est une chose qu'on n'intègre pas. » Jusqu'à ce que le corps dise stop. « Le déclic, c'est la surfatigue. On n'a a jamais de répit pour recharger les batteries. Nous faisons de temps en temps appel au service de remplacement pour nous maintenir à flot, mais pas pour partir en vacances. » Surtout avec la conjoncture actuelle.
Le dispositif d'aide au répit piloté par la MSA représente donc une chance réelle de se préserver. Tous les agriculteurs, quelle que soit leur situation financière, y ont droit à partir du moment où ils donnent des signes d'épuisement professionnel (perte de concentration, manque d'énergie pour le travail, difficultés pour échanger, irritabilité...). « Ce ne sont pas des vacances à l'œil, c'est de la prévention », prend soin de préciser Nathalie Moore, directrice adjointe à l'action sanitaire et sociale de la MSA. Pour repérer les exploitants en situation de fragilité, la MSA s'appuie sur un réseau d'élus et de partenaires (contrôleur laitier, technicien, comptable, service de remplacement, Sillon 38...) qui la mettent en alerte si nécessaire. Les femmes sont souvent plus réceptives que les hommes, mais qu'importe. Chaque appel de personne en souffrance est une petite victoire. « Il y a beaucoup de pudeur dans l'agriculture, résume Bétrice Rolland. Parfois, il faut plusieurs rencontres pour poser les choses avant de pouvoir proposer une solution. » Et des solutions, il y en a toujours. Encore faut-il se résoudre à décrocher son téléphone.
Marianne Boilève
Service de remplacement, un bon antidote contre l'épuisement
« C'est important de partir dans de bonnes conditions, prévient Véronique Durand-Gratian, éleveuse laitière à Montagnieu qui a obtenu sept jours d'aide au répit. Il ne s'agit pas de partir trois jours et que ça nous démolisse notre outil de travail ! » Pour tous les éleveurs, laisser son troupeau implique de penser l'organisation dans les moindres détails et surtout d'avoir confiance en la personne qui va assurer le remplacement. Autrement dit pouvoir compter sur un salarié compétent. Carole Couturier, du service de remplacement Isère, en a parfaitement conscience. Quand elle parle du dispositif d'aide au répit à ses adhérents, elle sait que la partie n'est jamais gagnée. Mais elle sait aussi avancer les arguments qui font mouche. « C'est un travail de longue haleine, explique-t-elle. Par les échanges que j'ai avec eux - ou ceux que je n'ai pas - je sens qu'il y a des choses qui ne vont pas. Il ne faut pas laisser les gens se noyer. Le service de remplacement, ce n'est pas quelque chose de commercial. C'est un moyen d'aider les gens. »D'où la convention passée entre le service de remplacement et la MSA dans le cadre du dispositif d'aide au répit. Par sa fine connaissance du terrain (elle-même a été éleveuse pendant 10 ans), Carole Couturier sait comment transmettre le message : « Quand je propose un accompagnement, j'explique qu'il faut passer par une assistante sociale pour faire le dossier, mais que c'est pour obtenir la meilleure aide au meilleur coût. » L'information est généralement bien reçue. Car, parmi les freins qui empêchent les exploitants de se faire remplacer, on ne retrouve pas seulement la peur de laisser ses bêtes ou la crainte du travail mal accompli. Le coût est souvent déterminant, surtout en période de crise. « A 130 euros la journée de remplacement, c'est plus que ce que nous gagnons ! », s'exclame un éleveur. Qui vient d'obtenir une semaine de prise en charge de service de remplacement via le dispositif de la MSA. Attention, celui-ci ne court que jusqu'en décembre.MB