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« Les agriculteurs ont les clés »

Pascal Denolly, président de la FDSEA de l'Isère, et Christian Ollès, son nouveau directeur, qui est en train de mettre en œuvre une méthode pour « imaginer collectivement » l'avenir de l'agriculture iséroise.
« Les agriculteurs ont les clés »

Interpellation des candidats aux législatives, invitation des députés dans les fermes, mobilisation pour les Etats généraux de l'alimentation... Après une année 2017 bien chargée, comment la FDSEA de l'Isère aborde-t-elle 2018 ? 

Pascal Denolly : Si on s'est autant mobilisé l'an dernier, c'est parce qu'il y avait à expliquer un projet que l'on veut, non pas statique, mais très évolutif. On sent bien qu'on est en train de changer de paradigme. Depuis les années 60, on nous dit que c'est le panier de la ménagère qui dicte les prix, ce ne sont pas les coûts de production. Pour la première fois, certains politiques ont admis qu'il fallait s'occuper des prix à la production. En 2018, le premier semestre va être dans la continuité de cette action car, que ce soit par ordonnances ou dans le cadre d'une nouvelle loi d'avenir agricole, des décisions seront prises. Il va falloir être de nouveau très présents auprès des politiques. Mais nous avons aussi besoin d'expliquer aux agriculteurs ce que nous voulons faire. Parce que ce qui est en train de se passer ne va pas de soi. Pendant plus de 50 ans, la profession a vécu dans une certaine logique : on lui a demandé de produire, tout le reste du processus étant dévolu aux organismes stockeurs, aux laiteries et aux coopératives. D'un seul coup, aujourd'hui, on dit aux agriculteurs qu'ils doivent se réapproprier les outils, parce que ces outils ne sont plus tout à fait adaptés à la demande sociétale, autrement dit à un marché qui n'est plus le même que celui des années 60.

Concrètement comment allez-vous faire ?

Pascal Denolly : Je compte sur ces temps choisis que sont les AG de territoire, où l'on réunit 25 à 30 personnes, pour expliquer ce que l'on fait, échanger et convaincre les agriculteurs qu'il y a des projets dans lesquels nous pouvons nous inscrire, pour lesquels nous pouvons nous battre et que tout n'est pas hors de portée. 

Christian Ollès, vous venez de prendre la direction de la FDSEA. Le président Denolly met la barre très haut. Comment allez-vous mettre en musique cette partition ?

Christian Ollès : Ce qui est agréable, quand on arrive à un poste comme ça et que l'on se retrouve face à une ambition, c'est de devoir porter cette ambition. Ça donne un sens à l'action. C'est très dynamisant. Pour moi, le message est clair. Il est de rappeler aux producteurs qu'il est un producteur de valeur ajoutée, payée à son juste prix. Les façons d'y parvenir sont à construire, collectivement, entre les producteurs, les organisations professionnelles, les coopératives et le plus largement le monde qui nous entoure, à savoir les banques, les assurances etc.

Comment impulser cette nouvelle dynamique ? Car on voit, dans les réunions, qu'il y a de moins en moins de monde... et que ce sont toujours un peu les mêmes qui viennent.

Pascal Denolly : Il faut  donner à penser aux agriculteurs qu'ils ont les clés. Que leur produit a une réelle valeur, que ce n'est pas un minerai dans lequel d'autres viennent piocher. Mais ce n'est pas seulement sur le prix qu'il faut se battre. Le prix n'est que la conséquence d'une valeur. Il y a des exemples de projets réussis, comme ce qu'ont fait les producteurs des filières maïs et volailles dans les Landes. Ça peut d'autant mieux marcher qu'aujourd'hui, les consommateurs sont plutôt bien disposés à notre endroit. Il faut en profiter pour dialoguer et rebâtir quelque chose. En Isère, l'une des pistes est le pôle agro-alimentaire.

 

Christian Ollès : A mon niveau, je pense que ça passe par une identification des sujets, filière par filière. Il n'existe pas de méthode universelle fonctionnant à tous les coups. Il faut être attentif aux particularités de chaque territoire, de chaque filière. Car c'est à partir du territoire et des questions que chacun se pose que, collectivement, on doit travailler. Je n'ai pas de réponse toute faite. C'est d'abord une méthode que l'on doit d'abord employer. Une méthode assez simple, qui part des producteurs, de leur filières respectives, et qui vise à déterminer si la filière répond de façon adéquate aux attentes des producteurs. Malheureusement, souvent, c'est négatif. A partir de là, il faut réfléchir à ce qu'on doit mettre en œuvre, imaginer collectivement pour créer cette valeur ajoutée et en obtenir le juste prix.

Vous dites que les agriculteurs ont les clés. Lesquelles ?

Pascal Denolly : On a beaucoup insisté - et il faut encore le faire - sur les coûts de production. C'est peut-être dur à dire, mais il faut intégrer une logique industrielle dans l'utilisation de notre matériel. Un industriel ne fait pas tourner ses machines à un centième du temps. Or, nous avons certains outils qui tournent quelques jours par an et dorment le reste du temps sous le hangar. On devrait pouvoir les utiliser en commun. Mais il n'y a pas que chez les paysans qu'il faut rationaliser les choses. Quand, en 2015, Gérard Guilbaud est venu nous parler de Terrena, il nous a bien expliqué que le processus était tout le long de la machine : chez le producteur, l'intermédiaire, le transformateur et le distributeur. Nous devons nous retrousser nos manches pour mettre les mains dans le cambouis de l'organisation économique. Ça nous paraît très difficile, mais c'est possible. Ça passe notamment par la formation. Si des gars veulent organiser une filière pour optimiser leur produit, on peut leur faire rencontrer Nicolas Chabanne, le créateur de la marque C'est qui le patron, mais derrière il fait qu'on les accompagne par de la formation. Pour moi, c'est une logique de projet de territoire.

On sent qu'il y a une attente, du côté des consommateurs. Comment les embarquer dans cette dynamique en faveur de l'agriculture iséroise ?

Christian Ollès : Quelque chose m'a frappé, mi-décembre, à Apprieu, lors la réunion sur le méthaniseur. C'est là que j'ai vraiment pris conscience du rôle sociétal de l'agriculture. Il est temps de reposer la question à nos concitoyens : veut-on des campagnes sans agriculteur ou veut-on qu'il y ait encore des agriculteurs ? Nous devons reposer cette question à l'ensemble du monde rural. Ça élargit la question par rapport au consommateur. Mais je pense que c'est aussi à nous de poser le débat. Il s'agit de savoir comment faire coexister différentes activités sur un même territoire. Parfois la question peut être posée de façon un peu abrupte : que préférez-vous ? Un espace dédié à un méthaniseur avec le passage de dix tracteurs ou une zone commerciale avec 120 camions et 300 véhicules jour ?

Vous qui venez d'arriver et portez un regard neuf sur le monde agricole isérois, quelle analyse en faites-vous ?

Christian Ollès : Ce qui me surprend le plus, c'est la diversité des territoires, des hommes, des productions, des profils, des approches (conventionnel, bio, filière longue, circuit court...). Et cela sans opposition, en tout cas au sein de la Fédé. Ce que je sens, c'est une volonté de rassembler toute cette richesse pour bâtir quelque chose ensemble. Aujourd'hui, le vrai enjeu qui est devant nous, c'est notre capacité à mobiliser les hommes et les femmes sur des projets. On aura réussi si on réussit à faire monter un maximum d'agriculteurs dans ce train-là. En tout cas, c'est mon ambition.

Propos recueillis par Marianne Boilève