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Vie du sol

Les agriculteurs parlent lingerie

Des agriculteurs du groupe Isère sols vivants ont enterré des slips en coton dans leurs parcelles de blé pour visualiser le travail des microorganismes dans leur sol
Les agriculteurs parlent lingerie

Du slip de Roland Badin, il ne reste que l'élastique. « Je savais que mes sols fonctionnaient mais pas à ce point-là », confirme le céréalier de Maubec. 17 agriculteurs du groupe Isère sols vivants ont enterré chacun dans une parcelle de blé un slip blanc en coton biologique, mi-mars, à 15 centimètres de profondeur qu'ils ont déterré mercredi 21 juin. La pratique développée au Canada par des agriculteurs en 2014 est devenue virale pour mesurer rapidement l'efficacité des sols agricoles. Pour Laetitia Masson, technicienne de la chambre d'agriculture de l'Isère et organisatrice du projet, l'initiative présente plusieurs avantages : « Elle permet de visualiser rapidement les efforts passés et aussi de savoir s'il faut mener une analyse plus poussée quand le slip a été peu dégradé. Cela fédère aussi le groupe ».
Isère sols vivants prône le non-labour et un travail pour la réduction de l'utilisation des produits phytosanitaires. Une même ligne directrice mais pas forcément la même pratique au sein du groupe. Dans le cas des agriculteurs du groupe, le panel de slips va de celui où il ne reste plus que l'élastique à d'autres où le coton reste très visible.

Echanges de bons procédés

Le coton du slip, étant de la cellulose c'est-à-dire de la matière organique, il est décomposé de la même façon que les autres plantes par les champignons, bactéries et nématodes se trouvant dans le sol. « C'est comme notre système digestif. Dans les cinq premiers centimètres, c'est l'estomac avec des microorganismes qui se nourrissent des résidus végétaux. Entre 10 et 15 centimètres, c'est l'intestin : les microorganismes se nourrissent des sucres rejetés par les racines des plantes lors de la photosynthèse et ils apportent les minéraux essentiels au développement des plantes. Lorsqu'on retourne la terre par le labour, on mélange tous les étages et on bloque la digestion », explique Michel Roesch, agriculteur en Alsace et formateur en agriculture de conservation. Et le slip n'est qu'un des outils disponibles pour mesurer la vie du sol. Plus thé que slip, le conseiller technique de la chambre d'agriculture d'Alsace, Christophe Barbot, enfouit par exemple des sachets de thé vert et de rooïbos pour mesurer l'activité du sol. « Le slip est plus visuel mais l'analyse est plus complète avec le thé : le thé vert est dégradé rapidement alors que le roïbos prend plus de temps par d'autres microorganismes ». Le contenu des sachets est ensuite séché et pesé.

Couvert été comme hiver

Afin de favoriser la vie du sol, quelques conseils sont donnés. « Puisque la nature a horreur du vide, il faut éviter de laisser le sol nu qui monte vite en température et bloque la digestion », explique Christophe Barbot. Ensuite, il est possible de faire un travail du sol, mais superficiel, pour oxygéner le sol et amplifier les échanges entre les végétaux et les bactéries.
C'est d'ailleurs ce qu'a fait Roland Badin. Il a arrêté le labour en 2003 et travaille depuis en semis direct. Il cultive plusieurs céréales en rotation sur 110 hectares. Entre deux cultures, il plante des couverts. « J'essaie de faire une interculture dédiée au sol. Entre un blé et une orge, je fais un couvert en cycle court de sarrasin ou de tournesol. Entre un orge et un maïs, je fais un couvert d'été de féverole et vesce », explique-t-il. Ensuite, il les roule avant de semer. Il a abandonné les insecticides, mais il s'aide parfois du glyphosate pour faciliter la destruction des couverts. « J'ai fait faire une analyse de ma farine de blé et il n'y a aucune résidu », rassure-t-il. Côté fertilisant, l'agriculteur épand fumier et déchets verts. Il avait déjà réalisé une analyse microbiologique de ses sols qui avait révélé la présence de microorganismes très diversifiés. La matière organique du slip entièrement détruite, il a retrouvé uniquement l'élastique non dégradable. « Chaque slip sera séché et pesé pour mesurer les efforts fournis et tenter d'en tirer des chiffres », conclut Laetitia Masson.

Virginie Montmartin