Les alpages coincés entre le bon et le mauvais « sauvage »
Les premières neiges sont tombées et les troupeaux rentrés au bercail depuis plusieurs semaines. Le devenir des alpages et du pastoralisme n'en demeure pas moins au cœur de l'actualité, du fait du futur plan loup. Eleveurs, bergers, élus et usagers de la montagne alertent depuis des mois les pouvoirs publics sur les problèmes de cohabitation entre les troupeaux, les loups... et les touristes. La question a été une nouvelle fois débattue lors d'une rencontre organisée à la mi-octobre par la Fédération des alpages de l'Isère (FAI) dans le cadre du festival du film Pastoralismes et Grands Espaces. « Nous avons réellement envie qu'il y ait la place pour tous, assure Yann Souriau, maire de Chichilianne. Mais pour cela, il faut rechercher des solutions. Pour nous, clairement, la solution passe par la régulation. » Le propos fait mouche, surtout au sein d'un public essentiellement constitué de bergers et d'éleveurs. Mais il est sans doute un peu court. Car la question dépasse la simple présence du prédateur dans les alpages. Elle interroge aussi le comportement des usagers de la montagne eux-mêmes.
« Il y a dix ans, quand je rencontrais les randonneurs, ils savaient ce que nous faisions, raconte Patrice Maris, berger impliqué dans la commission Tourisme, patrimoine et culture de la FAI. Aujourd'hui, je croise beaucoup de citadins qui viennent consommer la montagne comme un défoulement. C'est à peine s'ils ne me demandent pas ce que je fais là, avec mes brebis. Le problème, c'est que nous, ruraux, nous ne savons pas communiquer. C'est à nous d'informer, d'expliquer aux gens qu'ils vont trouver sur place une activité économique, une culture, une histoire, un savoir-faire, et que ces espaces ne sont pas des territoires sauvages abandonnés. » Olivier Bel, éleveur et berger dans les Hautes-Alpes, abonde dans son sens : « Revendiquer notre culture paysanne, c'est bien, mais ça ne suffit pas. On ne peut pas ne pas tenir compte des gens qui n'ont pas de culture. Dans la communication que nous avons à porter, il faut ouvrir, plutôt que de se replier sur soi. »
Gérer le troupeau, les chiens ou les touristes ?
De nombreux professionnels travaillent depuis longtemps en ce sens, organisant ici des temps d'échange, là des moments festifs (montée en alpage, fête de la transhumance, descente d'alpages...). Une jeune bergère remarque cependant que les attitudes diffèrent selon les secteurs. « Ici, en Isère, j'ai le sentiment que le tourisme est subi par les pastoraux, alors qu'en Haute-Savoie, le caractère d'alpage est considéré comme une manne. Il participe de la valeur du territoire. » Roland Bouvier, éleveur isérois à l'origine de l'Association des viandes agro-pastorales, la rassure : « Au col du Coq, notre principal boulot, ce n'est pas de gérer le troupeau, c'est de gérer les touristes, explique-t-il. Les panneaux, ils ne les regardent même pas. Mais nous savons que les touristes sont des consommateurs. Il faut leur expliquer, et je reconnais que ce n'est pas évident. »
Pour Nam, éleveur berger qui transhume régulièrement entre l'Ardèche et les Ecrins, la solution passe par le dialogue car, estime-t-il, chacun a sa place, y compris les loups, mais pas à n'importe quel prix. « Dans le triangle éleveur-randonneur-loup et défenseurs du loup, certains disent qu'un des trois doit disparaître. Je ne suis pas d'accord. Les défenseurs des loups doivent comprendre que les troupeaux ne sont pas des frigos ; les randonneurs doivent comprendre que la montagne ne se consomme pas et nous, éleveurs, devons admettre qu'une grande partie de nos patous sont des nases : soient ils sont trop gentils, soient ils sont trop agressifs. Nous avons un gros travail d'éducation des chiens à faire. » Cécile, bergère à Orcières-Merlette, dans les Hautes-Alpes, appuie son collègue : « Chaque année, j'appréhende d'avoir à gérer les patous face aux randonneurs : je garde de moins en moins mon troupeau et de plus en plus mes chiens. Il faudrait des gens pour nous aider, pour expliquer aux gens comment se comporter. »
Dans la salle, chacun s'accorde sur la nécessité de « dépasser les clivages », de comprendre les peurs des uns et des autres. On avance des pistes : aider les éleveurs à éduquer leurs chiens, former l'ensemble des acteurs qui fréquentent la montagne, qu'ils soient randonneurs, accompagnateurs, membres de club sportif ou berger. « L'important, c'est de croiser les regards », préconise un berger. Une formatrice en lycée agricole ajoute : « Les éleveurs et les bergers sont dans leur bulle, dans leur souffrance. Mais il faut aussi entendre la peur des autres. Ce qui nous bloque le plus, ce n'est pas un animal, c'est nous. »
Marianne Boilève