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Pastoralisme

Les alpages en question

La journée des alpagistes, organisée au Jocou le 27 juillet, est l'occasion d'aborder tous les sujets les concernant, dans un cadre agréable et une ambiance conviviale.
Les alpages en question

Rien de mieux que d'être en alpage pour en parler. La fédération des alpages de l'Isère (FAI) a organisé sa traditionnelle journée des alpagistes dans l'alpage du Jocou, situé à quelques mètres du col de la Croix-Haute. Si l'ambiance était décontractée, les sujets abordés par les participants ne manquaient pas de sérieux.

La toute jeune association rassemblant les bergers des Alpes du Nord, Pan (Pâtres des Alpes du Nord), a profité du rassemblement pour se présenter. « Elle était attendue, car jusqu'à sa création en avril dernier, il n'y avait, dans les Alpes du Nord, que l'Association des bergers de l'Isère (l'Abi) qui était d'ailleurs en perte de vitesse », explique son président, Mathieu Erny, berger dans un alpage de la vallée du Bréda, en Belledonne. « L'objectif de la structure est de permettre aux bergers de s'exprimer en leur nom propre, réaliser des formations et travailler avec les syndicats sur la convention collective », ajoute-t-il. « Ce travail s'avère nécessaire », acquiesce Bruno Caraguel, chargé de la coordination générale à la Fédération des alpages de l'Isère. « Car les contrats de travail ne conviennent plus à la réalité du métier de berger. Dans la loi El Khomri, il y a des pistes. Nous travaillerons sur le sujet dès cet automne pour aboutir au cours de l'hiver. Il concerne les quelques 90 bergers que nous comptons dans le département ».

Modifier le statut du loup

L'évolution des conditions de travail du métier de berger, Patrice Marie, le berger du Jocou, en sait quelque chose. Selon lui, la faute incombe aux loups qui multiplient les attaques et qui font de leur quotidien un enfer. Il y a 20 ans, en fin de saison d'alpage, les éleveurs nous disaient « Merci berger, tu as fait du bon travail. Les bêtes sont magnifiques. Désormais, face à cette situation de prédation sur les troupeaux, la fin des saisons se traduit ainsi : Alors berger, combien de disparues : dix, 20, 30, 40 ? » 

A ce jour, la FAI dénombre 56 attaques dans le département qui ont engendré la mort, la disparition, ou les blessures d'environ 200 bêtes (bovins, ovins et caprins). Les mots ne suffisent plus pour décrire le sentiment des éleveurs et des bergers face à sa prolifération. Pour autant, Denis Rebreyend, président de la FAI, a la sensation que la situation est en train d'évoluer, que « le loup n'a plus autant le vent en poupe qu'il y a quelques temps ». C'est la raison pour laquelle il invite les alpagistes à « seriner l'ensemble des politiques pour une modification de la convention de Berne et la directive habitat (textes régissant le statut du loup, ndlr). C'est à nous de faire passer le message que le loup n'est pas le bienvenu dans nos alpages, qu'il pose trop de problèmes d'ordre économique et de santé morale ». Cette nouvelle écoute, Yann Souriau, le maire de Chichilianne, l'a ressent aussi. « Nous commençons à bénéficier d'appuis, même au niveau national ». Mais tout reste à faire. Marie-Claire Bozonnet, directrice de la DDT, présente pour la première fois à cette  journée des alpagistes, reconnaît que « l'arrivée du loup a changé les pratiques et amène à s'interroger sur le devenir des alpages ». Elle concède aussi que les aides ne remplacent pas les bêtes, et ne compensent pas le stress subi. De l'avis de tous, c'est l'ensemble de la profession qui risque d'abandonner. Alors que des projets attendus émergent.

Une bonne image

L'agneau d'alpage, par exemple, qui peut répondre à une réelle demande et offrir une nouvelle valorisation et un nouveau débouché. « C'est un produit d'une qualité reconnue qui bénéficie d'une bonne image auprès des consommateurs », assure Mylène Gorce, ingénieur agronome en charge du développement du produit. Grâce à la création dernièrement d'une association à but commercial, la filière poursuit sa structuration. Des démarches sont aussi en cours pour faire baisser ses coûts de production. L'idée serait de pouvoir faire tuer les animaux à l'abattoir directement après leur descente d'alpage. Car actuellement le créneau d'abattage, restreint, ne permet pas une optimisation des coûts de transport.

Partage de l'espace

La situation de l'alpage, facilement accessible grâce à une route goudronnée, a aussi suscité de nombreuses remarques, illustrant la problématique rencontrée un peu partout en montagne. Les randonneurs peuvent être nombreux et tous n'ont pas le même niveau de connaissances en matière de pastoralisme. Eleveurs ou bergers déplorent le comportement de certains touristes, peu respectueux des lieux, ignorant que les alpages appartiennent à des particuliers. « Les cabanes de bergers ne sont pas accessibles à tout venant. Les touristes le pensent parfois », témoignent d'une même voix plusieurs bergers, confrontés à une importante fréquentation de leur alpage. D'où la nécessité d'une meilleure communication avec les autres usagers de la montagne. Il faut leur expliquer les règles d'usage d'un alpage, que la cabane d'un berger est un domaine privé, et qu'avec la présence des chiens de protection, des mesures de sécurité sont à prendre. « L'installation de panneaux d'information peut servir », assure Guy Durand, éleveur dans le Vercors. « Pas toujours », regrette Martine Roux, éleveuse à Aspre-sur-Buëch, adhérente du groupement pastoral du Jocou. Alors, un peu partout dans les massifs isérois, les alpages s'ouvrent aux visiteurs pour leur faire découvrir le métier de berger et la gestion du troupeau.

Isabelle Brenguier

 

L'alpage du Jocou

Quand il est arrivé dans l'alpage il y cinq ans, Patrice Marie, le berger, s'est entendu dire : « Le Jocou, c'est l'alpage où le confort est le plus élevé, mais c'est la montagne la plus difficile ». Cela résume assez bien la situation de cet alpage situé à proximité du col de la Croix-Haute, entre Isère et Drôme. Accessible en voiture grâce à une route goudronnée construite pour permettre l'accès à une station de ski aujourd'hui abandonnée, le site, composé d'une bergerie (équipée d'un pédiluve et d'une baignoire) et d'une cabane de berger, reçoit l'eau, l'électricité et le téléphone. Mais il s'insère dans un environnement où la forêt est de plus en plus présente, comme le loup qui a multiplié les attaques ces dernières saisons.

2 000 mètres de dénivelé et 12 heures de travail

Pour le berger, qui garde 1 100 brebis appartenant à deux éleveurs isérois et quelques-autres hauts-alpins, la tâche est ardue. Patrice Marie a divisé l'alpage en cinq quartiers, qu'il fait chômer à différents moments de la saison. Aidé de quatre chiens de protection, il emmène, chaque jour, les brebis sur les crêtes, les fait pâturer, et les fait redescendre tous les soirs. « Cela représente 2 000 mètres de dénivelé et plus de douze heures de travail, mais je ne peux plus faire autrement, si je veux assurer la sécurité du troupeau », assure le berger. Présent six jours sur sept, Patrice Marie, employé par le groupement pastoral du Jocou qui gère l'alpage, est remplacé par un jeune berger le jour de son congé hebdomadaire. Pour l'instant, il n'a aucune perte à déplorer, mais il a déjà fait fuir le loup cinq fois.
IB