Les apiculteurs sinistrés
« De mémoire d?apiculteurs, on avait jamais connu une année comme celle-ci ». C?est ainsi que, d?un même écho, les apiculteurs qualifient l?année 2013 pour ses conditions climatiques et la récolte de miel qui va en résulter. « Un hiver très long, un printemps froid et pluvieux qui a beaucoup duré, notamment durant le mois de mai qui sert normalement au développement des colonies. Toutes ces conditions sont hostiles à l?apiculture », explique Marie-France Roux, apicultrice au sein du Gaec « Les ruchers de Bonnevaux » à Nantoin, propriétaire de 600 ruches.
Moins 50 à 70 % de récolte
En retard de trois semaines, comme de nombreuses autres productions, la récolte de miel sera donc extrêmement faible cette année. De part et d?autre du département, les miellées de printemps (à base notamment de colza, d?aubépine et de pissenlit) sont quasi inexistantes. « Pour repère, en année normale, nous en récoltons environ cinq tonnes. Cette année, il n?y en a pas eu un seul gramme », détaille Patrice Bozon, apiculteur au sein du Gaec « Les ruchers du bon val » à Annoisin-Chatelans. Concernant l?acacia, la production est également très faible (Patrice Bozon en a récolté 250 kilogrammes au lieu de 3,5 à 5 tonnes habituellement), puisque le mauvais temps a réduit la floraison des fleurs d?acacia à moins de huit jours dont quatre jours de mauvais temps, au lieu de trois semaines les années normales. Le miel de châtaigner sera récolté en quantité variable selon les lieux. Dans les secteurs de plaine où la récolte est terminée, il ne sera guère plus abondant que les autres. En revanche, en montagne, où dans les lieux plus tardifs, la récolte semble fonctionner normalement. Comme celles de tilleul et de lavande, puisque depuis le mois de juin, les conditions météorologiques se sont améliorées. Mais ce ne sera pas suffisant pour combler les pertes des miels de printemps. Bien qu?elle ne soit pas terminée, la récolte 2013 souffrira probablement d?un manque de 50 à 70 %. La récolte de l?année dernière était déjà peu abondante, mais celle de cette année est bien pire. Et c?est là que le bât blesse. Quand on a des stocks, on peut plus facilement faire face à une saison difficile. Ce n?est plus le cas cette année. Les réserves ont été épuisées. « La situation est compliquée pour tous les apiculteurs, mais encore plus pour les nombreux jeunes installés, qui, d?une part, ne sont pas en rythme de croisière mais encore en développement, et d?autre part, enchaînent les mauvaises années depuis trois ou quatre ans », affirme Marie-France Roux. Cela décrit bien la situation dans laquelle se trouve Audrey Abba, jeune apicultrice installée à Laval, en possession de 120 ruches depuis 2011. Comme les autres apiculteurs, elle n'a pas récolté le miel de printemps qu'elle commercialise habituellement au cours de l'été. Du coup, depuis le mois de février, elle ne vend plus que du pain d'épices et les oeufs de ses poules pondeuses. Elle espère pouvoir se rattraper sur le miel de châtaigner et de tilleul. Mais la perte sera probablement de l'ordre de 50 %, soit une récolte de 1,5 tonnes. Or, elle a calculé que pour boucler sa trésorerie, et notamment rembourser ses emprunts, il lui faudrait un minimum de deux tonnes. « J'ai la chance de pouvoir combler ce manque grâce à quelques économies personnelles, mais il ne faudrait pas que cette situation dure encore deux ans. Quand je me suis installée, je sentais qu'il ne fallait pas tout miser sur l'apiculture, que c'était une production trop risquée. Je ne regrette pas de l'avoir complété par un atelier de poules pondeuses. Si je n'avais pas fait ce choix, je serais vraiment en difficulté », explique la jeune femme.
Mortalité et affaiblissement des cheptels
Conséquences de cette petite production : de nombreux magasins ne seront pas approvisionnés et les cours sont à la hausse. Mais les effets de cette année catastrophique ne se posent pas uniquement en termes de récolte. Les cheptels ont été gravement atteints par ce mauvais temps persistant. Quand elles ne sont pas mortes, les ruches ont été considérablement affaiblies. Comme d?autres professionnels ou amateurs, Yves Argoud-Puy, apiculteur à Vaulnaveys-le-haut en a fait l?amer constat. « Le démarrage de la végétation en sortie d'hiver - début de printemps a été très en retard et très lent, d'où des carences en rentrées de pollens indispensables pour l'alimentation du couvain. L?approvisionnement en nectar et en pollen au printemps, qui permet habituellement le redémarrage des colonies, a été quasiment inexistant car il pleuvait presque tous les jours et les températures printanières basses ont entraîné des consommations alimentaires supérieures pour lutter contre le froid et maintenir le couvain à une température viable. Ces conditions n?ont pas permis aux reines de relancer correctement leur ponte et de renouveler suffisamment une population d'abeilles d'hiver en bout de course », explique-t-il. Les apiculteurs qui n'ont pas pu nourrir régulièrement ce printemps ont donc été confrontés à des mortalités de colonies importantes. Et ceux qui ont pu le faire enregistrent des surcoûts de production exceptionnels. L'excès d'humidité et les carences alimentaires ont également pu favoriser certaines pathologies de type nosémose (ou sans aller jusque-là, des diarrhées qui affaiblissent les abeilles et contaminent l'intérieur des ruches). Autre facteur de mortalité ou d?affaiblissement des colonies : le développement de maladies cryptogamiques sur les cultures dues aux abondantes pluies printanières. Cet affaiblissement des populations a eu un impact sur la production de miel de cette année, mais entraînera aussi probablement des pertes hivernales bien plus élevées. La situation est telle qu?une demande d?ouverture de procédure calamités agricoles a été adressée aux directions départementales des territoires de tous les départements rhônalpins. Un calendrier, constitué de missions d?enquêtes et de rapports d?expertise, est en cours, de façon à ce que les dossiers départementaux soient présentés au ministère de l?Agriculture avant le mois de décembre.
Isabelle Brenguier
Légende photo ruchers : Non seulement la récole 2013 de miel sera catastrophique, mais les cheptels ont subi une importante mortalité et un grave affaiblissement.