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Santé

Les campagnes, terre d'avenir pour les chirurgiens dentistes?

Comment inciter les chirurgiens-dentistes à s'installer en zone rurale? Au-delà des mesures prises par les pouvoirs publics, les professionnels se sont engagés dans une campagne de promotion pour les territoires ruraux. Une première.
Les campagnes, terre d'avenir pour les chirurgiens dentistes?

Le bonheur est-il est dans le pré sous-doté... en chirurgiens dentistes ? Autrement dit, les praticiens qui exercent dans les bassins de vie faiblement pourvus en cabinets dentaires ont-ils la belle vie ? Apparemment oui, notamment en milieu rural. Et l'URPS-Chirurgiens-dentistes Rhône-Alpes (1) entend bien le faire savoir. Cette attention inédite pour les conditions de vie et de travail des praticiens dans les bassins de vie « sous-dotés » et « très sous-dotés » en chirurgiens-dentistes répond à un enjeu stratégique en matière de réduction des inégalités sociales de santé. En effet, si la région Rhône-Alpes est relativement bien pourvue en praticiens dentaires (2), cette densité cache de fortes disparités entre les départements, et plus encore entre zones urbaines et rurales. Si la concentration de la profession vers les villes progresse (Lyon et Grenoble affichent respectivement 81 et 96 praticiens pour 100 000 habitants), certains cantons n'ont aucun chirurgien dentiste sur leur territoire. L'Agence régionale de santé (ARS) comptabilise 580 communes situées dans des zones sous ou très sous-dotées. Il est donc urgent d'inverser la tendance, d'autant que de nombreux départ à la retraite ne sont pas remplacés : l'Isère a « perdu » près de 200 praticiens en dix ans.

Promo des territoires ruraux

Conscients de la situation, les pouvoirs publics proposent déjà des dispositifs pour inciter les praticiens à s'installer en zones très sous-dotées (prise en charge partielle des cotisations maladie pour les praticiens installés, aide à l'installation pour les jeunes diplômés). Cela ne suffit pas. D'où l'idée de l'URPS-Chirurgiens-dentistes de faire la « promo » des territoires sous et très sous-dotés. Au printemps 2013, l'Observatoire régional de la santé (ORS) a ainsi été mandaté pour réaliser une étude destinée à « recenser le plus finement possible tous les éléments d'attractivité ou de non-attractivité des territoires définis comme sous ou très sous-dotés », éléments qui constituent autant de freins ou de leviers à l'installation dans ces territoires. Banco : les chirurgiens-dentistes exerçant dans ces territoires ne sont pas malheureux, loin de là.

Réalisée auprès de 136 professionnels, cette étude livre de précieux enseignements concernant l'attractivité de ces territoires en termes de carrière professionnelle, de vie personnelle et de ressources présentes dans ces zones et alentour. Chose curieuse, les praticiens ne partagent pas unanimement le sentiment d'exercer dans de telles zones. Certains se disent très satisfaits de leur situation (relations de bonne qualité, peu de déplacements, bon chiffre d'affaires couplé à un prix de l'immobilier accessible...), et se sont organisés pour ne pas être soumis à la pression de demande de soin (refus de nouveaux patients, sélection drastique des urgences...). D'autres au contraire vivent mal leur « solitude forcée » (difficultés à recruter sur le territoire et à se faire seconder sur le long terme, impossibilité de refuser de nouveaux patients ayant un réel besoin, surcharge de travail génératrice de stress, sentiment de faillir au devoir médical...). Et si tous reconnaissent certaines contraintes (éloignement des entreprises de maintenance du matériel, patientèle parfois défavorisée économiquement, problèmes dentaires importants...), ces inconvénients n'altèrent pas forcément l'enthousiasme des personnes interrogées à l'égard de leur pratique. Raisons avancées : un coût de l'immobilier moindre, un cadre de vie agréable, des patients plus respectueux, et des demandes tout aussi rémunératrices qu'en milieu urbain (prothèses, orthodontie, implants...). « La grande majorité apprécie la qualité de vie en zone rurale, sur tous les plans, résume Patricia Médina, la sociologue de l'ORS qui a piloté l'enquête. Certaines personnes interrogées ont souligné qu'elles profitent pleinement des zones urbaines situées à proximité de leur territoire d'exercice, grâce aux axes routiers rapides. Cela dit, dans tous les cas, le projet de vie du couple et de la famille est déterminant pour leur équilibre. »

Faire se rencontrer les besoins de chacun

Du pain béni pour les commanditaires de l'étude. « Nous disposons à présent d'éléments que nous allons diffuser auprès des étudiants et de nos jeunes confrères afin de leur faire connaître ces zones et les avantages à y vivre et y travailler, explique Philippe Balagna, président de l'URPS-Rhône-Alpes. La plupart des étudiants recherchent des zones à faible concurrence. Or, les confrères proches de la retraite installés dans ces zones ont justement du mal à trouver des successeurs. A nous de faire en sorte que les intérêts de chacun se rejoignent. »

Non contente de pouvoir communiquer largement sur les résultats « plutôt réjouissants » de son étude, l'URPS-Chirurgiens-dentistes déploie des trésors d'ingéniosité pour porter la bonne parole auprès des étudiants et des jeunes diplômés. En avril dernier, elle organisait ainsi à Lyon un « speed meeting spécial cabinets en zones sous-dotées » dans le but de faire se rencontrer les jeunes ayant un projet d'installation et les professionnels en recherche de collaborateur, d'associé ou de repreneur. L'opération a rencontré un certain succès (une vingtaine d'étudiants et une douzaine de chirurgiens dentistes) et a permis de « semer des graines », se réjouit Marc Barthélémy, secrétaire de l'URPS-Chirurgiens-dentistes. Mais le combat n'est pas gagné pour autant :  « Ce qui nous inquiète, c'est que beaucoup de confrères vont partir à la retraite d'ici cinq ou six ans. »

(1) URPS : Union régionale des professionnels de santé.

(2) 4 025 professionnels recensés en 2012, soit une densité de 65 praticiens pour 100 000 habitants, contre 63 au niveau national.

 
Marianne Boilève

 

Heureux mais submergés de travail

L'enquête de l'URPS a été réalisée à partir des questionnaires anomymes et d'entretiens (individuels et collectifs). La majorité des praticiens interrogés exercent et vivent en zone rurale. Tous ont tous déclarés avoir « un goût certain pour la campagne et la qualité de vie qu'elle génère ». Leur situation correspond donc « à un choix de vie professionnelle et personnelle cohérent », surtout « si le conjoint adhère à ce style de vie et si les enfants ont un accès aisé à un lycée ». L'un d'entre eux, qui exerce dans un village du Nord Isère, raconte qu'en une vingtaine d'années, le nombre d'habitants a doublé dans sa commune, mais qu'il demeure le seul chirurgien-dentiste en exercice dans le secteur. Apparemement, c'est un professionnel heureux : « A mon sens, il y a deux avantages forts : notre patientèle est vraiment sympa! Si parfois, les gens sont un peu exigeants pour les rendez-vous, nous avons la possibilité de leur indiquer un confrère, mais plus éloigné de leur domicile. Enfin à la campagne, la qualité de vie est très bonne, même si malheureusement je n'ai pas le temps d'en profiter. ». Revers de la médaille : « Il y a trop de travail! Le téléphone sonne sans cesse, et nous refusons au moins cinq nouveaux patients par jour. Nos plannings sont remplis un mois et demi à l'avance, ce qui énerve les gens, car nous n'avons pas de disponibilité immédiate.» Et quand on lui demande comment il voit l'avenir, ce praticien de 54 ans affirme en avoir assez de travailler comme il le fait, mais il n'a pas le choix : « Si je veux toucher ma retraite, je dois poursuivre jusqu'à mes 72 ans, mais je ne peux malheureusement pas continuer à ce rythme bien longtemps. » D'où la tentation d'aller voir ailleurs. Mais comme beaucoup d'autres, se pose la question de la reprise de son cabinet. Faudrait-il imaginer un "speed meeting" en Nord Isère?
MB