« Les chasseurs ne sont pas allés assez vite dans la communication »
Vous avez été élue fin avril à la tête de la Fédération des chasseurs de l'Isère. Dans quel état d'esprit prenez-vous la suite de Jean-Louis Dufresne ?
Ma prise de fonction ne sera effective que le 1er juillet, à la fin de l'année cynégétique. Pour l'instant, je suis en apprentissage : j'accompagne le président Dufresne dans son parcours, je prends connaissance des dossiers... J'ai trois mois pour être opérationnelle. Cela étant, je suis présidente de l'Acca de Faverges-de-la-Tour depuis 21 ans et administratrice de la Fédération depuis neuf ans, trésorière depuis six : je connais donc bien le milieu. De plus, du fait de mon travail sur la réforme de la chasse, j'étais pratiquement désignée par mes collègues. Il reste que leur confiance m'honore.
Etes-vous chasseur ? Chasseuse ? Chasseresse ?
Chasseur me va très bien. Que l'on soit un homme ou une femme, nous sommes tous des chasseurs. Dans ma jeunesse, j'étais beaucoup avec mon père, qui était paysan. Nous arpentions ses terres, les bois. Lorsque je croisais des chasseurs, cela éveillait comme un écho en moi, quelque chose de magique, de fascinant. Et puis j'ai rencontré mon mari. C'était une famille d'agriculteurs et de chasseurs. Il m'a embarquée dans cette aventure. Depuis je pratique la chasse. C'est passionnant.
Qu'est-ce qui est passionnant ?
C'est un milieu de passionnés. Les chasseurs sont décriés, mais ils font un tel travail sur le terrain pour la biodiversité, la réouverture des milieux, l'habitat, le comptage et le suivi des espèces, le bien-être animal... Personne d'autres ne ne connaît mieux qu'eux le passage des animaux.
Vous entendre parler de bien-être animal peut surprendre...
Contrairement à ce que l'on pourrait penser, nous aimons les animaux. Nous avons un formidable respect pour les bêtes que nous chassons. Nous les tuons proprement, ce n'est pas du massacre. Si nous, chasseurs, sommes si décriés, c'est sans doute un peu de notre faute. Nous ne sommes pas allés assez vite dans la communication. A l'heure de Facebook et des réseaux sociaux, il faut montrer ce que nous faisons, aller à la reconquête du public et expliquer les missions de service public qui nous sont dévolues : la gestion cynégétique, la préparation à l'examen du permis de chasser, la prévention et l’indemnisation des dégâts de grands gibiers... Nous faisons également de gros efforts de formation mais, malheureusement, comme dans tout groupe humain, le comportement de certains individus nuit à l'image de la chasse.
Quels sont les grands chantiers que vous allez engager en Isère ?
La sécurité, l'application de la réforme de la chasse et la cohabitation avec les autres usagers. Il y a beaucoup de monde dans la nature. Comment faire pour que les non-chasseurs ne se sentent pas en situation d'insécurité ? Il y a un sentiment de non-sécurité latent. Il faut qu'on explique, qu'on prévienne, qu'on s'organise localement pour informer les gens. Dans mon Acca, nous tenons un blog, nous avons une cabane qui tient lieu de point info. Ça se passe très bien. La cohabitation, c'est un chantier à part entière. Car pour se comprendre, il faut se connaître. Pour ce faire, la Fédération a mis en place des actions comme le Dimanche à la chasse. Cette année, nous allons faire évoluer ce temps de rencontre avec le Dimanche en nature, en partenariat avec d'autres activités, comme la randonnée ou le ramassage des champignons.
Où en est-on de la réforme de la chasse ?
La réforme nationale est une réforme financière, bien sûr, mais pas seulement. Il y a un amendement qui nous a fait souci : le fait que plusieurs propriétaires forestiers pourraient se regrouper pour s'opposer aux Acca, alors qu'actuellement ce n'est possible que pour un seul propriétaire possédant 20 hectares. Les discussions vont se poursuivre en commission mixte paritaire. Un autre amendement est au cœur des débats : celui sur les zones chassables mais non chassées qui pourraient participer au financement des dégâts. Nous espérons que cela va aboutir, de façon à répartir un peu différemment la charge.
Reste la question du loup...
C'est un autre grand chantier. La population de loups explose. Une concertation est en train de se mettre en place pour essayer de gérer la régulation du loup par massifs, un peu comme un plan de chasse. Sur ce dossier, chasseurs et éleveurs sont alliés et confrontés aux mêmes problèmes. Nous avons d'ailleurs rendez-vous le 14 mai avec le président de la chambre d'agriculture et son équipe pour parler du dossier.
Propos recueillis par Marianne Boilève
Mutations à venir dans le monde de la chasse
Lors de l'assemblée générale des chasseurs de l'Isère, le 27 avril, la Fédération a exposé les répercussions financières de la réforme nationale de la chasse, avant d'annoncer le départ officiel de son président.Dans son rapport moral, Jean-Louis Dufresne, qui assurera la présidence jusqu'en juillet, a salué l'engagement de ses collègues chasseurs pour que leur « activité retrouve sa place dans la société qui évolue très vite ». Il a également souligné la difficulté de la tâche dans un contexte où « la perte des valeurs rurales d’une grande partie de nos concitoyens nous oblige aujourd’hui à redoubler d’efforts pour expliquer et faire accepter notre activité ».Le président est ensuite longuement revenu sur les conséquences de la réforme de la chasse. Avec ses aspects positifs, notamment la baisse du coût des permis de chasse (1), la suppression du timbre grand gibier et les formations-recyclage à la sécurité obligatoire tous les dix ans. Et les sujets d'inquiétude : « Au titre des motifs de mécontentement, nous pouvons relever que la chasse populaire qui se pratique aujourd’hui dans plus de 10 000 Acca a été sacrifiée pour satisfaire les intérêts forestiers », a déclaré Jean-Louis Dufresne, faisant allusion au fait que les propriétaires forestiers puissent, selon un amendement voté par le Sénat, s'associer pour faire valoir un droit à opposition aux Acca. Cela étant, les débats se poursuivent et rien n'est encore définitivement arrêté.Autre motif de préoccupation pour les chasseurs isérois : les plans de chasse. La réfome prévoit que ceux-ci soient « asservis » aux documents d'aménagement et de gestion des forêts, programmant la baisse drastique du nombre de cerfs et de chevreuils. Le président Dufresne craint que ces dispositions prises au niveau national n'altèrent les bonnes relations que les chasseurs ont « toujours su entretenir avec les forestiers » du département. Il a d'ailleurs interpelé la sénatrice Frédérique Puissat et la députée Marie-Noëlle Battistel à ce sujet. Affaire à suivre.MB(1) Le permis national passe de 403,50 à 200 euros et le permis départemental de 172,50 à 148,50 pour chasser à la fois le petit et le grand gibier.