Les éleveurs crient au loup OU Quand on parle du loup
Rangées de mains levées. Non pas en signe d'interrogation, mais de protestation. Les éleveurs présents venus de plusieurs départements ont choisi ce mode d'expression lors du débat organisé à Grenoble par la Maison de la montagne le 11 juin dernier. Ils ont ainsi signalé leur désaccord face au nombre de loups, 530 selon l'ONCFS, cité par l'animateur et journaliste Lionel Carioux. Nouvelle levée de mains lors de l'annonce du nombre d'attaques, avant d'en venir aux mots plus tard dans la soirée. Les invités du débat ont fait de leur mieux pour présenter les enjeux du canidé : Pascal Ravix, éleveur à Lans-en-Vercors, a rappelé « sa souffrance quotidienne » pour faire de l'agneau d'alpage ; Jean-Marc Landry, directeur de l'institut de la promotion et de la recherche sur les animaux de protection (Ipra) a présenté le travail des chiens de protection la nuit grâce à des caméras thermiques. Manon Chevalier, du service biodiversité du parc régional du Vercors a détaillé les actions du parc face au loup. Quant à Jean-David Abel, vice-président de France nature environnement (FNE) et membre du comité loup national, « l'approche des territoires est à approfondir pour trouver des solutions adaptées ». Les bases posées, les esprits aiguisés ont pu s'échauffer durant plus d'une heure.
Le loup entre eux
« Une attaque de loup, c'est du viol ! », « C'est comme si on cambriolait votre maison , que vous savez qu'il reviendra la semaine prochaine mais que vous ne pouvez pas lui casser la gueule ! ». Les mots sont forts, l'émotion aussi. Les éleveurs ont exprimé à coup de métaphores leur détresse vécue au lendemain d'une attaque. De l'autre côté, le reste du public a interpellé sur l'envie des éleveurs d'éradiquer définitivement le loup. « Je vous préviens tout de suite, je ne suis pas dans le bon camp. Mais le loup, il a le droit de manger », lance une « écologiste ». Une autre a souligné que la perte d'une brebis par le loup n'est pas pire, selon elle, que de l'amener à l'abattoir.
Loin du « loup et nous » annoncé comme thème de la conférence, le loup est plutôt entre eux. Certains sont perplexes. « Je sens beaucoup d'animosité entre vous alors que tout le monde est pour le pastoralisme et la biodiversité. Pourquoi on se bat alors qu'on pourrait essayer de trouver des solutions ensemble ? » dit une étudiante. En effet, comme l'a souligné un autre membre du public : « Si on n'était pas intéressé, on ne serait pas là ! ». « Pouvez-vous citer un point positif à la présence du loup ? », interpelle Amandine Vial, éleveuse dans le Trièves et élue à la chambre d'agriculture de l'Isère. Pas de réponse.
Mais non, mais non
L'une des incompréhensions semble résider dans la difficulté de rassembler des connaissances sur le canidé et les croyances qui persistent, engageant un réel chassé-croisé dans la salle. « Le loup il préfère chasser des ongulés ! », « Mais non, il attaque d'abord les troupeaux » ou encore « depuis sa réintroduction... » « Mais non, il a juste eu à traverser les Alpes ! ». Et quand ce n'est pas le loup, ce sont les chiens de troupeau qui en prennent pour leur grade : « Ils peuvent se battre avec les loups la nuit et être calme le lendemain matin. Il y a très peu d'attaques comparé à celles des chiens de compagnie », précise Jean-Marc Landry. « Mais non ! », répondent plusieurs randonneurs inquiets lors qu'ils croisent des patous dans les alpages. Quelques comparaisons de avec les actions menées par d'autres pays européens ont aussi été soulevés, les uns rappelant que le nombre de loups est plus élevé de l'autre côté de la frontière, les éleveurs que le braconnage est aussi monnaie courante.
Une réponse graduée
Dès lors, pour savoir comment gérer l'augmentation du nombre d'animaux, le mystère est aussi entier. « On est à bout des moyens de protection. On aura peut-être quatre bergers, quatre aide-bergers et une vingtaine de chiens de protection à l'avenir mais cela ne suffira pas », explique Pascal Ravix. « Dans d'autres départements, cela fonctionne. On peut cependant étudier les spécificités de votre département. Mais il est possible d'essayer aussi d'autres systèmes de protection comme les signaux lumineux ou sonores qu'il faut déplacer régulièrement », avance Jean-David Abel. Les éleveurs ont aussi rappelé que le canidé s'attaque aux ovins mais aussi aux bovins, aux chevaux, et aux porcs.
Quelques pistes de solutions ont tout de même été avancées. Pour Alexandre Dollé, éleveur d'angus à Saint-Martin-de-la-Cluze, tout est une affaire de zones. « Moi, je vois trois zones : dans celle d'alpage saisonnier en haute montagne, le loup a le droit d'y être et on s'en protège. Dans la zone de moyenne montagne dédiée au pastoralisme, le loup peut être toléré mais repoussé. Enfin, proche des villes, là où on élève nos troupeaux, le loup n'a rien à y faire ». « Je pense en effet qu'on ira vers une réponse graduée de ce type », confirme Jean-David Abel de la FNE. Pour Jérôme Crozat, éleveur, « qu'on atteigne un nombre critique qui lui permette de se reproduire, cela peut s'entendre. Mais il faudrait faire des parcs de confinement ». Malgré les dissonances, le constat final est le même pour tous : le loup est là. « L'Etat ne pourra jamais cautionner l'abattage de centaines de loups, on doit faire avec », explique Jean-David Abel. Reste aux éleveurs de venir régulièrement lever la main plutôt que baisser les bras.