Les Eleveurs de saveurs jouent les équilibristes
Contents mais vigilants. L'an dernier, les Eleveurs de saveurs iséroises (ESI) n'ont pas ménagé leur peine pour décrocher de nouveaux marchés. Les efforts ont payé. En plus du contrat signé avec les huit cuisines mutualisées du Département, des contacts ont été établis avec dix-sept grandes surfaces, trois prestataires et cinq bouchers. Mais seuls quatre supermarchés et deux boucheries ont finalement donné suite. Plus de 160 bêtes (131 femelles et 31 mâles) ont été vendus au cours de l'année 2017. C'est plus qu'honorable, mais pas suffisant pour que l'association puisse prétendre « voler de ses propres ailes », objectif qu'appellent de leurs vœux les deux co-présidents, Yannick Bourdat et Clément Guillaud, à l'horizon 2020. « Nous sommes dans les clous, mais il faut augmenter les volumes l'an prochain », ont-ils prévenu lors de l'assemblée générale d'ESI, qui s'est tenue le 15 mars à Saint-Siméon-de-Bressieux.
Répondre à la demande
Dans le contexte tendu du marché de la viande bovine, la commande publique joue pour le moment les locomotives. « Si nous voulions répondre à la demande, il faudrait fournir 80 animaux sur 35 semaines », indique Jean-Marc Vallet, le technicien rémunéré par l'association pour effectuer le démarchage commercial, la facturation et la gestion du planning d'abattage. Le hic, c'est que les cuisines mutualisées du Département n'achètent pas de carcasses entières : leurs cuistots ne préparent que les parties avant des animaux. En outre, les structures étant indépendantes les unes des autres, elles ne se coordonnent pas pour passer commande. Les besoins sont donc parfois concentrés sur une même période, ce qui peut poser problème à l'association. Pour dépasser ces difficultés organisationnelles, il est prévu que les représentants d'ESI rencontrent la diététicienne du Département et les responsables des cantines début avril pour repenser (un peu) le calendrier des menus et lisser au mieux les commandes en fonction des contraintes techniques des éleveurs.
Cette avancée notable ne résout pas pour autant la question de l'équilibre matière. Car une fois que les avant sont vendus, il faut trouver des débouchés pour les arrières. Les Eleveurs de saveurs ont actuellement deux clients réguliers et motivés (le Super U de Saint-Etienne-de-Saint-Geoirs et l'Intermarché de Saint-Jean-de-Soudain), mais sont un peu à la peine pour les autres. « Les marchés que nous avons trouvés jusqu'à maintenant, nous les avons eus parce que les éleveurs qui habitaient à côté sont allés voir les responsables des magasins, explique Clément Guillaud, qui a lui-même démarché l'établissement de Saint-Jean-de-Soudain. Nous sommes tous capables de le faire. Si vous voulez que l'association perdure, il faut que chacun essaie de prendre contact. »
Test à l'aveugle
Il faut également que les éleveurs produisent ce que le marché attend. Actuellement, il semble que la conjoncture soit plus porteuse pour les femelles. « A 98% il faut produire des génisses, préconise Jean-Marc Vallet. En Isère, on n'a pas le marché pour les mâles. J'ai discuté avec des bouchers, des responsables de rayon boucherie, des directeurs de magasin : les mâles, personne n'en veut. » Le propos fait réagir les éleveurs. « Est-ce qu'on ne doit pas essayer de les convaincre d'essayer, demande Claude Rey, éleveur à Sardieu. Aujourd'hui, un baby, ça a plus de rendement qu'une génisse. Je suis sûr que s'ils essayaient deux morceaux à l'aveugle, ils ne seraient pas capables de faire la différence. Nos babys se tiennent : ils ne sont pas bourrés à l'ensilage. » Laurent Michel, de Primarette, conseille d'« arrêter de communiquer sur le baby, qui a une mauvaise image : il vaut mieux parler de jeunes bovins ». Et David Rivière, éleveur à Virieu, de conclure : « Si on ne se lance pas à chercher des débouchés pour tout ce que nous produisons, est-ce que ça vaut la peine de s'organiser ? Qu'est-ce qu'on va faire de nos mâles, de nos vaches de réforme ? Il faut bien les vendre ! Nous sommes en train d'inventer un mode de commercialisation qui n'existe pas. Ça va mettre du temps à se mettre en place. C'est sûr que, pour les grandes surfaces, c'est plus facile d'appeler Sicarev. Il faut tenir bon. »
Marianne Boilève
La marque, un outil à double tranchant
En lançant la marque Agri (Is) Here, le Département entend mettre en valeur des productions locales de qualité, rémunérées à leur juste valeur. Il faut pour cela qu'elles répondent à un cahier des charges précis. A ce titre, celui des Eleveurs de saveurs iséroises (ESI), basé sur quatre garanties (viande 100% locale, nourriture saine pour les animaux, respect du bien-être animal et démarche équitable), pourrait servir de référence pour la viande bovine. Problème : dans un supermarché ou chez un boucher traditionnel, comment distinguer la viande Agri (Is) Here de la viande des Eleveurs de saveurs ?Nathalie Garçon, développeuse du Pôle agroalimentaire pour le compte du Département, propose que la marque territoriale soit réservée aux produits vendus en grandes et moyennes surfaces, le label Eleveurs de saveurs iséroises ayant l'exclusivité chez les artisans bouchers. « La marque Agri (Is) Here n'est là que pour parler au consommateur isérois, justifie Pascal Denolly, vice-président de la chambre d'agriculture. Elle a été conçue pour faire converger les consommateurs vers ces produits, pour leur donner une visibilité. Or 80% de ces produits sont vendus en grande surface. » Petit souci : pour le moment, les Eleveurs de saveurs iséroises font l'essentiel de leur chiffre dans ces mêmes supermarchés...MB