Les éleveurs face à la progression galopante du loup
Les chiffres sont glaçants. Il y a eu 333 constats d'attaques de loup en Isère en 2019, qui ont fait 1 171 victimes, soit un tiers des victimes de la région Auvergne-Rhône-Alpes. Les attaques sont en augmentation de 33% comparé à 2018 et il y a eu 68% de victimes en plus. La Matheysine est le territoire le plus touché par cette progression de la présence du loup. C'est la raison pour laquelle le groupe prédation de la FDSEA de l'Isère avait organisé à Ponsonnas, lundi 27 janvier, une journée départementale sur la prédation du loup sur les troupeaux. Marie-Laure Mauny, vice-présidente de la FDSEA dont les troupeaux de brebis ont été durement prédatés, présidait cette journée en présence de Claude Font, secrétaire général de la FNO en charge du dossier et représentant professionnel au groupe national loup, Patrice Abdalla, président de la section ovine à la FRSEA AURA et éleveur dans l'Allier et Jacques Cournon, président de la FDO des Alpes-Maritimes, en visio-conférence.
Des relations anormales
« C'est un dossier à vif pour les éleveurs », a lancé Claude Font en présentant le groupe national loup où siège un représentant par organisme. Sont présents, tous les syndicats professionnels, les associations environnementales, les administrations, les élus, les espaces protégés, les chasseurs et les structures autres. Cette instance consultative a pour rôle d'émettre des avis et de formuler des propositions. « Je pense que le monde agricole est de plus en plus écouté. Parce que nous ne défendons pas de position extrémiste et que notre discours a évolué, estime Claude Font. On parle de défense de troupeau. On parle de tir de défense et non plus de tir de prélèvement. » Le représentant insiste sur l'unité exemplaire des organisations syndicales pour porter un discours audible qui est la demande de la baisse de la prédation et la défense des troupeaux. De leur côté, les associations environnementalistes portent un message extrème qui les décrédibilise.
Claude Font insiste pour avoir des remontées d'informations de la part des territoires. « Cela nous aide à faire passer des messages et parler de cas concrets. » Il préconise aussi de ne jamais hésiter à solliciter les services de l'Etat et s'est étonné de la nature des relations entre les professionnels isérois et l'administration. « Ce n'est pas normal que la DDT ne vous ai pas contacté au moment de la définition des cercles », répond-il aux éléveurs isérois à qui le zonage a été imposé. Si la définition des périmètres des cercles 3 est encore en discussion, le réprésentant déconseille son extension à toutes les communes d'un département. « Car on multiplie les chiens et les ennuis, pour les éleveurs et les élus. » Sauf si le loup est présent dans tout le département comme en Isère.
Il y a aussi la question des indices de passage que la préfecture doit mettre à disposition de la profession. C'est également à la préfecture de garantir la qualité des relations avec l'ONCFS. Les retards de constats, d'indemnisation, de classement tels qu'ils sont connus en Isère paraissent totalement anormaux aux yeux des éleveurs des autres départements. « Il faut absolument que vous arriviez à instaurer un dialogue avec la DDT », martèle Patrice Abdalla. Enfin, Claude Font rappelle que les professionnels peuvent à tout moment provoquer la réunion du groupe départemental loup.
Une équité de traitement
Guy Durand, éleveur dans le Vercors, pose aussi la question des cœurs de parcs. « Ce sont les grands délaissés du plan loup. Nous voulons des tirs de défense pour l'ensemble des éleveurs », déclare Claude Font. Les éleveurs dénoncent l'inapplication du cadre général dans ces territoires que sont les cœurs de parcs et les réserves naturelles. « Les syndicats veulent une équité de traitement quels que soient les troupeaux et quels que soient les élevages », reprend le responsable en fustigeant le décret préfectoral qui classe l'Aveyron en zone non protégeable. Et pour cause, ce territoire compte un millions de brebis sous AOP Roquefort et l'application du plan loup à cette seule région ferait doubler son budget aujourd'hui de 35 millions d'euros. La notion de non protégeabilité doit rester propre à un élevage et à sa situation (ilôts excentés, conditions climatiques, santé de l'éleveur). Ce sont autant de critères à écrire noir sur blanc et à déposer en préfecture.
Les nombreux participants, dont une forte présence savoyarde, ont également abordé le dossier des chiens de protection. Un comité national travaille aujourd'hui à la formation des éleveurs, au référencement du chien et à son statut juridique, notamment pour qu'il ne soit pas considéré comme divaguant : deux sujets épineux. Pas moins de 3 600 chiens ont été financés par le Plan loup en France. Enfin, les professionnels sont fermement opposés au principe déclaratif pour les attaques sur leurs troupeaux refusant de se substituer à l'Etat et craignant qu'une dérive puisse jeter l'opprobe sur l'ensemble de la profession. Quant à la Brigade loup, si son principe n'est pas remis en cause, elle risque d'être fortement dégraissée, les contrats de six brigadiers sur 13 n'étant pas renouvelés. La perte de savoir-faire est immense.
Isabelle Doucet
Retour d'expérience / Dans les Alpes-Maritime, le combat est inégal.
Un état de catastrophe permanent
C'est le premier territoire colonisé par le loup il y a 25 ans. C'est aussi le plus touché : 870 attaques et 2 700 victimes en 2019 dans les Alpes-Maritimes, les chiffres sont stables mais l'état de catastrophe est permanent. Jacques Couron, président de la FDO 06 a livré par visioconférence un témoignage inquiétant quant à la situation qui prévaut. Le département compte 500 chiens déclarés, ce qui ne manque pas de créer des conflits d'usage, avec les chasseurs, avec les riverains, pose la question de la responsabilité des élus locaux et des problèmes pour le tourisme. « Il n'y a plus aucun troupeau laissé sans protection et au moins deux chiens par troupeau ». Pour l'éleveur du sud, le chien reste le moyen de protection le plus efficace. Il souligne aussi le travail effectué par les louvetiers, désormais au nombre de 47 (contre 15 en 2015) qui ont prélevé la plupart des 33 loups en 2019. « On réussit à stabiliser la situation parce qu'il se tue un grand nombre de loups chaque année dans le secteur ». Le nombre de brebis perdues en 10 ans s'élève à 27 000 et 70% des attaques ont lieu de jour.Les pratiques d'élevage ont totalement été bouleversées avec l'arrivée du loup. Les petits troupeaux individuels sont devenus très rares. La typologie est plutôt aux gros troupeaux dont plusieurs personnes s'occupent pour pouvoir faire face. Les installations de jeunes son quasi inexistantes car, dans ces conditions, le métier n'attire pas. « On est en train de crever à petit feu », déplore le responsable syndical. Et la déprise agricole, l'embroussaillement sont des terrains favorables au loup.Ne répondez pas aux attaques !Fort de son expérience, Jacques Couron délivre cependant quelques conseils : dans les grands parcs avec des chiens dedans, la prédation est moins facile. De l'espace, des rotations fréquentes permettent de prévenir les problèmes de parasitisme. Il exhorte ses collègues à être solidaires. « Vous allez perdre de l'argent, prévient-il. Seuls resteront les passionnés. » Il leur dit de passer le permis de chasse, d'aller voir les élus « pour leur montrer des choses concrètes et non de l'idéologie « parce que pendant 15 ans, on nous a fait passer pour des c... sanguinaires, des alcooliques qui ne savent pas garder leurs moutons ! ». Et surtout, un dernier conseil précieux : « Ne répondez pas aux attaques sur les réseaux sociaux, c'est perdu d'avance. »ID
La composition du groupe national loup
Il y a sept collèges :
- Organisme professionnels agricoles : APCA, FNSEA, JA, Confédération paysanne, Coordination rurale, FNO.
- Autres sructures : FNB, MSA
- Elus : député, sénateur, Anem (élus de montagne), ARF (région de France), Usapr (sauvegarde activités pastorales et rurales).
- Organismes cynégétiques : FNC (chasseurs), ALLF (louvèterie)
- Associations de protection de la nature : Aspas (protection des animaux sauvages), FNE, Humanité et biodiversité, LPO, WWF.
- Espaces protégés : Fédération des PNR et Réserves naturelles de France.
- Administration d'Etat : Préfet coordonnateur d'Aura, ministère de la Transition écologique, ministère de l'Agriculture, ONCFS, Dreal Aura, Draaf Aura.