Les éleveurs otages de la guerre des prix
Ce n'est plus de la grogne, c'est de la colère. Comme leurs collègues du Grand Ouest qui l'ont fait savoir en début de semaine dernière, les éleveurs laitiers de l'Isère sont à cran. Les esprits s'échauffent, et la canicule n'est pas seule en cause. Le spectre de la crise laitière de 2009 est dans toutes les têtes. Car, dans certaines exploitations, le prix de base payé par les laiteries - en chute libre depuis le début de l'année - ne couvre plus les coûts de production. Après l'embellie de 2014, ce retournement de conjoncture, conjugué à la fin de l'action publique dans le secteur laitier (disparition progressive des dispositifs d'intervention, fin des quotas laitiers au premier avril...) est la goutte de trop.
Prises en tenaille entre des cours orientés à la baisse et des charges opérationnelles en hausse, notamment en raison de la nouvelle Directive nitrate qui impacte 80% des exploitations du département, les trésoreries se trouvent fragilisées, voire « fortement dégradées ». La rentabilité des entreprises est d'autant plus compromise que ni Lactalis, ni Danone, ni Sodiaal n'annoncent de perspective haussière. Et comme tout le monde s'aligne sur le moins-disant, les éleveurs sont perdants. « Nous ne serons jamais compétitifs par rapport aux grandes régions productrices, rappelle Didier Villard. Nous garderons toujours un delta, une spécificité due à nos structures, à nos reliefs, à notre histoire. Est-ce qu'il faut nous condamner pour autant ? Le lait n'est pas qu'un produit : c'est bien plus que cela, c'est du paysage, de la vie rurale, du tourisme. » Et donc de la valeur économique.
Guerre des prix
Mais qui peut entendre un tel discours dans un contexte de guerre des prix sans merci ? Mises à part les petites laiteries comme la fruitière Domessin, avec lesquelles « il est encore possible de discuter », les transformateurs n'envisagent aucune augmentation du prix du lait dans les prochains mois, arguant que les marchés sont grippés, voire saturés, les cours au plus bas et que les distributeurs ne leur laissent aucune marge de manœuvre. « Aujourd'hui, on a deux éléments qui s'additionnent, analyse Laurent Vial, éleveur à Montferrat et administrateur chez Sodiaal : d'une part la réduction du prix des denrées pour les ménages, dont le panier a fondu de 47 à 12%, et d'autre part la guerre des distributeurs et la liberté de publicité comparative, qui a tué la valeur. Si on ajoute à cela la crispation du marché mondial, on a réuni tous les ingrédients d'une crise conjoncturelle du lait. »
Les observateurs ont senti le vent tourner dès le mois d'octobre 2014, lorsque la collecte de lait s'est mise à ralentir. La tendance baissière s'est vite confirmée : depuis le début de l'année 2015, le prix de base plafonne autour de 300 euros la tonne (contre 360 en moyenne en 2014), alors que le coût de production se chiffre à 350 euros environ. Une perte sèche de 50 à 60 euros pour chaque tonne de lait livrée, ce qui, pour une exploitation iséroise de taille moyenne représente un manque à gagner de 30 000 euros sur l'année.
« Les exploitations qui ont profité de l'embellie de 2014 pour consolider leur trésorerie font le dos rond, indique Romain Lecomte du Cerfrance. Mais pour celles qui n'ont pas reconstitué leurs fonds ou qui ont réinvesti, ça va être compliqué... » En effet, le retournement de conjoncture est d'autant plus difficile à supporter que les coûts de production ne baissent pas (le prix des céréales, des intrants et du gasoil reste élevé) et que la nouvelle Directive nitrate en rajoute de nouveaux... qui ne sont pas pris en compte dans le prix du lait. Une aberration que dénoncent nombre d'éleveurs. « Le syndicalisme se bagarre par rapport au système de calcul, explique Jean-Michel Bouchard, responsable lait à la FDSEA et président de l'OP saint-marcellin. Nous souhaiterions qu'il y ait un indicateur de charge officiel et reconnu de tous ; il y en a bien un, mais les industriels ne le mettent pas en place ! » Pour Fabien Ageron, jeune producteur laitier à Saint-Antoine-l'Abbaye, il faudrait aller plus loin encore : « Si nous n'avions que les charges opérationnelles à payer, nous nous en sortirions. Mais nous avons aussi les charges de structures. Quand je les intègre dans mon calcul, le prix de revient pour 1 000 litres de lait monte à 410 euros. » La Fromagerie alpine, à laquelle il livre sa production, ne lui en paye que 345...
Coup de semonce
Que faire face à une telle situation ? « On réagit comme on peut », commente sobrement un jeune éleveur de Saint-Geoire-en Valdaine. Certains demandent des avances sur les aides Pac, d'autres négocient des échelonnements de créances. Les retards de facture commencent à s'accumuler. Mais à ce rythme-là, difficile de tenir très longtemps. « De nombreux éleveurs sont en difficulté de trésorerie depuis le printemps », reconnaît Didier Villard, éleveur à Torchefelon et responsable de l'OP Danone Sud-Est. La tension monte. Un premier coup de semonce a été tiré il y a huit jours avec des « actions spontanées » conduites contre trois enseignes du Nord Isère. A La Tour-du-Pin, Saint-Jean-de Soudain et Apprieu, quelques éleveurs exaspérés ont déversé des mètres cubes de fumier à l'entrée de trois supermarchés pour dénoncer la guerre des prix engagée par la grande distribution. Sur leurs banderoles, on pouvait lire : « Partagez vos marges, sauvez nos élevages ». Un raccourci un peu rapide certes, mais qui en dit long sur le ressenti des éleveurs. « La laiterie nous dit que c'est la grande distribution qui tire les prix et les enseignes que ce sont les industriels qui s'en mettent plein les poches : ils se renvoient la balle en permanence. Qu'est-ce qu'on peut faire ? Bloquer les plateformes pendant deux jours ? A quoi bon ? », s'interroge Fabien Ageron.
« Si en 2009, tout le monde avait fait la grève du lait, on n'en serait pas là, avance François Ferrand, représentant de la Coordination rurale et membre de la chambre d'agriculture. Avec la suppression des quotas et l'institution des contrats lait qui, chez Danone par exemple, ont été signés sans connaître le prix à l'avance, qu'est-ce que vous voulez qu'on fasse ? » (1)En fin politique, Jean-Michel Bouchard a une petite idée : « Il faut à tout prix que les pouvoirs publics agissent et interviennent dans la guerre que se livrent les industriels et la grande distribution. Cela peut se faire au niveau européen, en relevant les seuils d'intervention, mais aussi au niveau local. Nos élus locaux doivent faire pression sur les élus nationaux. Il faut qu'ils comprennent que l'agriculture est le premier maillon de notre économie. » Un propos relayé par la FDSEA et les JA mercredi soir à la Tour du Pin devant un panel d'élus et de représentants de la République réunis sur le champ de Mars. Les élus oseront-ils s'engager dans la guerre du lait ?
(1) François Ferrand et Didier Villard ont fait partie du groupe de négociation du prix auprès de Danone.
Marianne Boilève
Les agriculteurs du département se mobilisent
Avec un temps d'avance sur la journée nationale de mobilisation du 2 juillet, la FDSEA et les JA de l'Isère ont « convoqué » les élus et le sous-préfet de la Tour-du-Pin à une heure tardive, dans la soirée du 1er juillet, pour évoquer avec eux la « détresse de l'agriculture ». Le lendemain, les agriculteurs de la FNSEA et des Jeunes agriculteurs devraient manifester leur mécontentement dans la France entière. « Nous demandons 60 euros pour 1000 litres de lait, 4,30 euros le kilo carcasse pour les bovins allaitants et une augmentation de 30 centimes d'euros le kilo pour les porcs », a expliqué Brice Guyau, président de la FDSEA de Vendée. Les agriculteurs se mobiliseront différemment selon les régions : « Certains vont se réunir avec tracteurs et gyrophares en ville », « des actions coups de poings sont encore possibles dans les magasins ». En Isère, la Coordination rurale annonce également « une action d'envergure des éleveurs laitiers pour le lait ». A lheure où nous bouclons, aucune précision n'avait encore été donnée.