Les élus engagés dans la chasse aux papillons
L'alerte a été donnée en août. Des nuées de pyrales, ces papillons nocturnes dont les chenilles ravagent les buis, apparaissent dès la tombée du jour. Dans certaines communes, c'est la tempête, le cauchemar. Les habitants ne peuvent plus prendre le frais, ni dîner dehors ou dormir la fenêtre ouverte. Début septembre, la résistance s'organise. Chacun y va de sa recette. Ici, on aspire les papillons sans vergogne. Là, on les attire avec des lampes pour les piéger ensuite à grand renfort d'eau savonneuse. Ailleurs on pose des nichoirs ou des pièges à phéromones. Partout, les élus, interpellés par leurs administrés, cherchent des solutions pour se débarrasser de l'envahisseur. Ils se disent totalement démunis. A Cognin-les-Gorges, la municipalité a bien pris le parti d'éteindre l'éclairage public, mais le problème reste entier. « Plus on s'en débarrasse, plus il en revient », se désespère un habitant de Choranche, où l'on évacue près de 25 kilos de cadavres de papillons chaque jour.
Spectacle de désolation
Avec l'arrivée de l'automne, c'est l'acalmie. Depuis trois semaines, les pyrales ont disparu, mais elles laissent derrière elles un spectacle de désolation. Dans les jardins, les parcs, les forêts, surtout sur les « massifs calcaires », dans les vallées de l'Isère et du Grésivaudan, à La Bâtie-Montgascon comme à Grenoble, les buis, sauvages ou patrimoniaux, sont défoliés, ratiboisés. Les plus atteints sont écorcés par endroits et dépérissent à vue d'œil. C'est dans le Vercors que la situation est la plus grave : des jardins, des haies et des buxaies entières sont ravagés. Les élus craignent des effets sur les paysages et les activités de plein air. Les écogardes du parc, eux, s'inquiètent des risques d'incendie, d'érosion des sols, voire de chutes de blocs rocheux, car personne ne sait comment les buis vont résister aux défoliations successives provoquées par la pullulation des pyrales.
Face à l'ampleur des dégats, les collectivités ont sollicité le parc naturel du Vercors. Une sortie sur le terrain a été organisée début octobre en présence d'un panel d'experts du parc, de l'Inra, de l'Irstea et de l'ONF. De Choranche à Hostun en passant par Saint-Jean-en-Royans, les représentants des communes font tous état d'une situation critique. « Nous avons dû arracher la moitié de nos buis », témoigne Philippe Ageron, conseiller municipal à Pont-en-Royans. La maire de Choranche raconte comment son village s'est lancé dans une gigantesque chasse aux papillons. « Les habitants ont expérimenté différentes méthodes de lutte et imaginé des quantités de dispositifs, raconte Geneviève Moreau-Glénat. Dans tout le village, il y avait des bassines avec des néons. Mais c'est la lutte de David contre Goliath, car les papillons renaissent aussi vite qu'on s'en débarrasse ! »
Normal : la pyrale est prolifique. A chaque cycle (trois par an en moyenne), les femelles pondent de 800 à 1 000 œufs, par petites grappes, sous les feuilles des buis. Dès leur éclosion, les jeunes chenilles se nourrissent des feuilles de buis et, plus tard, de l'écorce. A maturité, elles tissent un cocon dans lequel elles préparent leur métamorphose en quelques semaines, voire quelques jours en été. Et le cycle recommence.
Pas de traitement chimique
Comme la pyrale est apparue récemment dans nos contrées, les prédateurs naturels ne l'ont pas encore « répertoriée » dans leur régime alimentaire. L'envahisseur prospère donc allègrement d'un massif à l'autre. Ce qui n'empêche pas de mettre en œuvre des moyens de lutte, à condition d'adapter les stratégies à la biologie de l'insecte. « Il existe des solutions pour les jardins et les haies de petite envergure, mais pas encore pour les espaces naturels », avertit Jean-Claude Martin, ingénieur à l'Inra et responsable des recherches sur la pyrale du buis. Le spécialiste évoque différentes pistes (voir encadré), mais déconseille formellement les traitements chimiques. Ceux-ci sont inefficaces, mais aussi nuisibles pour les utilisateurs, l'environnement et les éventuels auxiliaires, comme la mésange, le moineau domestique, le pinson des arbres ou la chauve-souris, qui pourraient à terme exercer une pression efficace sur les populations de pyrale. Les élus sont nombreux à partager cette position, mais craignent que « les gens ne se tournent vers les pesticides ou ne ressortent les produits chimiques qu'ils ont dans leurs garages ».
Pour les espaces naturels, chacun s'accorde à dire qu'il n'existe pas de solution pouvant être mise en œuvre à grande échelle. Les spécialistes espèrent qu'avec le temps et faute de nourriture, un équilibre s'établisse entre la pyrale, les buis survivants et les régulateurs naturels. Si les arbustes peuvent résister d'une saison sur l'autre, personne ne sait comment ils vont réagir aux défoliations successives. Dans le Vercors, où le buis est devenu très présent dans les chênaies, les hêtraies et les prairies autrefois pâturées, les paysages devraient donc sensiblement évoluer. La nouvelle n'est pas forcément mauvaise pour les forestiers. En effet, dans les secteurs où le couvert de buis est trop important, il peut constituer une gêne lors des phases de régénération. Il faut donc « profiter de ce malheur pour débloquer la régénération de certaines espèces, comme le hêtre ou le sapin », estime Gilles Démoulin, technicien ONF. Sur le moyen terme en revanche, l'Inra mise sur la recherche de parasitoïdes de la pyrale du buis, en particulier des trichogrammes oophages, pour intervenir de façon durable sur le milieu forestier. En attendant, le système D fonctionne à plein : la maire de Choranche a proposé de faire construire des nichoirs dans le cadre des activités périscolaires...
Marianne Boilève
Des envahisseurs coûteux
Pyrales du buis, chenilles processionnaires, moucherons asiatiques (drosophila suzukii), moustiques… La liste des insectes envahisseurs est longue. Et le phénomène risque de s'accroître en raison des effets combinés du commerce international et du réchauffement climatique. Or ces invasions coûtent cher à la collectivité. A raison de 900 euros l'intervention par une entreprise spécialisée, la municipalité de Choranche a - provisoirement - sauvé ses buis patrimoniaux grâce à la pulvérisation massive de Bacillus thuringiensis. Mais la facture peut être bien plus salée. Des chercheurs du CNRS se sont intéressés à la question. Ils ont chiffré à 69 milliards le coût minimal des dégâts dûs aux insectes chaque année sur la planète. Parmi les deux secteurs les plus impactés figurent la santé (6 milliards d'euros de dépenses médicales dues aux insectes porteurs de maladie) et l'agriculture. L'étude du CNRS estime que les insectes nuisibles réduiraient de 10 à 16 % les rendements agricoles avant récolte dans le monde et en consommeraient une quantité équivalente après.MB