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Inondation

Les Papi font de la résistance... agricole

L'Isère est un département traversé par des rivières capricieuses. Pour gérer les crues et prévenir les dégâts, élus et services de l'Etat mettent en place d'ambitieux programmes de lutte contre les inondations. Sans toujours communiquer sur le rôle clé des zones agricoles.
Les Papi font de la résistance... agricole

Dans le Nord Isère, personne n'a oublié. Le 14 février 1990, sous la conjonction de la fonte rapide des neiges et des pluies continues, le Rhône déborde brusquement et inonde la plaine. Anthon est sous les eaux. Les élus sont pris au dépourvu. Si les dégâts chez les particuliers sont relativement modestes, les conséquences sur les exploitations agricoles sont catastrophiques, surtout à Brangues, au Bouchage et aux Avenières. Trois ans plus tard, en octobre 1993, c'est au tour de la Bourbre de sortir de son lit. Les terrains alentour, saturés d'eau, n'absorbent plus rien. Si les écoulements en rive gauche restent canalisés par le remblai de l'autoroute, les débordements en rive droite sont importants. Renforcés par les débordements du Catelan, ils envahissent la quasi totalité de la plaine plus en aval. Les dégâts sont énormes. Et donnent à réfléchir.

Souvenir cauchemardesque

« Nous avions eu entre les mains des études du Cémagref (1), mais tant qu'on n'est pas confronté au problème, on ne le prend pas à bras le corps, confie Michel Rival, le maire de Nivolas-Vermelle qui, à l'époque, avait eu à gérer la crise de 1993 en tant qu'adjoint. C'est un souvenir cauchemardesque. L'eau arrivait de partout, pas seulement de la rivière, mais aussi des torrents et des talwegs alentour... » Après la catastrophe, les élus réunis au sein du Smabb (2) prennent conscience de la nécessité de mettre en place un plan de prévention des inondations. « Le problème, c'est que les études que nous avions proposaient des solutions dans la partie basse du bassin versant de la Bourbre, car on réfléchissait en termes d'hydraulique et non en termes d'équilibre général du cours d'eau », se souvient Michel Rival.

Depuis, les connaissances - et les stratégies - ont évolué. Syndicats mixtes et comités de bassin, qui ont pour mission de faire en sorte que « l'irréparable ne se produise pas », sont chargés de  mettre en place des « programmes d'actions de prévention des inondations ». Contractualisés entre l'Etat et les collectivités, ces « Papi » ont pour objet de « promouvoir une gestion intégrée des risques d'inondation en vue de réduire leurs conséquences dommageables sur la santé humaine, les biens, les activités économiques et l'environnement ». Par « gestion intégrée », il faut entendre « mise en œuvre d'une politique globale, pensée à l'échelle du bassin de risque ». Cela se traduit par un ensemble de mesures de prévention (développer une culture du risque au sein de la population) et de réduction des risques qui conjuguent traitement des affluents, renforcement des digues et création de zones d'expansion des crues. Concrètement, cela consiste à surinonder les parties hautes d'un bassin versant, à commencer par les zones agricoles, pour garantir la sécurité des personnes et des biens des bassins de population situés en partie basse. On appelle cela la « solidarité amont-aval ».

Critère « coût/bénéfice »

Sur le papier, rien de plus logique. C'est ce qui conduit l'Etat et le Département à financer d'énormes chantiers pour lutter contre les crues de l'Isère et de la Romanche. Objectif : protéger les 300 000 habitants et les entreprises de l'agglomération grenobloise. Même dialectique dans le Nord Isère, où le Smabb agit sur le bassin de la Bourbre pour protéger les zones urbanisées de l'Isle-d'Abeau et Bourgoin-Jallieu. A chaque fois, le raisonnement est la même : « Il vaut mieux inonder temporairement quelques hectares de maïs en amont que de faire des millions de dégâts en aval », résume un élu. Du point de vue des services de l'Etat, les aménagements sont en effet étudiés sur un critère « coût/bénéfice ».

« Chaque décision fait préalablement l'objet d'une analyse économique par secteur, rappelle Virginie Augeraux, la directrice du Smabb. Nous n'allons pas choisir entre deux secteurs, mais nous allons cibler celui où les dommages et les populations sont les plus nombreux. » C'est ainsi par exemple qu'un bassin de rétention a été réalisé dans une carrière de Nivolas-Vermelle en vue d'écréter les brusques crues de l'Agny. Mais cela ne suffit pas. Voilà pourquoi le Papi de la Bourbre prévoit des zones de surinondation supplémentaires, dans la haute Bourbre notamment, avec des hauteurs d'eau plus importantes que celles prévues aujourd'hui.

Si la majorité des agriculteurs disent comprendre le principe de solidarité amont-aval, beaucoup font remarquer que les surinondations affectent aussi un outil de travail : le leur. Certes, le Papi de la Bourbre, à l'instar de ce qui a été conclu dans le Grésivaudan avec le Symbhi, prévoit une étude d'impact et une indemnisation des agriculteurs en cas de surinondation. Mais « qui va décider où on met le trait de crayon ? », s'interroge André Coppard, producteur de céréales, élu à la chambre d'agriculture de l'Isère. Jean-Luc Annequin, agriculteur et maire de Blandin, insiste pour qu'aucun aménagement ne soit engagé « tant qu'un protocole n'a pas été mis en place pour dédommager les agriculteurs ». Car, souligne-t-il, « ça ne va pas être évident de juger à quel moment la surinondation provoque des sur-dégâts sur les parcelles ». Et André Coppard d'ajouter qu'il serait bon que les élus locaux montrent un peu de reconnaissance. « C'est important d'expliquer par exemple que La Tour du Pin a été protégée des inondations grâce aux agriculteurs. De le dire, ça fait du bien aux agriculteurs et ça fait prendre conscience aux gens de leur rôle en cas de catastrophe. »

Marianne Boilève

 

(1) Ancien nom de l'Institut national de recherche en sciences et technologies pour l'environnement et l'agriculture (Irstea).

(2) Syndicat mixte d'aménagement du bassin de la Bourbre.

 

Chiffres clés

Coût des programmes :
160 millions d'euros pour l'Isère et la Romanche (période 2004-2021)
6,5 millions d'euros pour la Bourbre (période 2016-2022)
Populations potentiellement concernées par un risque inondation :
320 000 personnes pour la zone Isère-Drac Romanche
6 000 personnes dans le bassin de la Bourbre
Espaces naturels et terres agricoles impactés :
3 400 hectares dans le Grésivaudan, entre Pontcharra et Meylan (16 champs d'inondation contrôlée)
300 hectares de terres agricoles dans le bassin de la Bourbre
Estimation du montant des dégâts estimés en cas de crue bicentennales de l'Isère : 1 milliard d'euros (si les travaux du Symbhi n'avaient pas été réalisés).