Les risques du colletotrichum
« Dans la région, toutes variétés confondues, avec 10% de dégâts, ce sont 1 500 à 2 000 tonnes de noix qu'il peut manquer aux exploitations et aux opérateurs. C'est aussi une perte financière de 4 à 6 millions d'euros », avance Daniel Eymard-Vernein, administrateur de la station Senura de Chatte, pour souligner les importants travaux de recherche engagés par la Senura et ses partenaires sur la bactériose-nécrose et le colletotrichum, les deux principaux fléaux de la noix.
Lequel des deux ?
Cette nouvelle espèce de champignon, pathogène sur la noix, présente des symptômes différents de l'anthracnose ou de la bactériose. Les premières marques de colletotrichum ont été constatées dans les vergers un peu avant 2011. Sur la noix, le colletotrichum se caractérise par des taches brunes qui se regroupent ensuite en nécrose, déforment le fruit et provoquent sa chute. En 2013, le CTIFL décide de procéder à une étude moléculaire, notamment pour déterminer de quelle espèce de champignon il s'agit : colletotrichum acutatum ou gloesporoides. Des tests déroutants pour les chercheurs qui concluent que « selon les années, c'est une espèce ou l'autre », déclare Michel Giraud, du CTIFL. « Le champignon ne pousse ni à 4°, ni à 30°, mais entre 18 et 25° ». Les scientifiques savent que le gloesporoides aime le chaud, s'épanouissant entre 28 et 30°, tandis que acutatum est au top entre 18 et 25°. De toute façon qu'il s'agisse de l'une ou de l'autre, ces deux espèces appellent les mêmes traitements.
Ceux-ci ont été essayés depuis 2012, dès l'observation des projections de colletotrichum après chaque pluie, depuis le printemps et jusqu'au mois de juillet. « Pour protéger, il faut intervenir sur la longueur. Par exemple, en 2014, il y a eu des projections d'avril à juillet. Or, à partir de fin juin, les noix sont déjà contaminées par les projections primaires. Les projections secondaires intervenant de juillet à septembre », explique Agnès Verhaeghe, technicienne à la station Senura.
Chasse aux momies
Les scientifiques ont également observé l'évolution des dégâts en se penchant sur le phénomène des noix noires, également appelées momies, qui ont chuté suite aux ravages du champignon. « Ces momies sont source d'inoculum pour l'année suivante », indique la scientifique. A ce stade, les seuls moyens techniques connus pour limiter les projections sont le broyage des feuilles et des fruits, qui réduit l'inoculum, et l'apport d'urée qui en améliore sa réduction. Elle est appliquée sur le tapis de feuilles avant broyage. Faire tomber les momies représente un plus. Cela peut s'effectuer au moment de la taille ou en secouant les arbres. « Un broyage tardif de printemps est toujours mieux que l'absence de broyage », insistent les experts.
Pour lutter contre le colletotrichum, les tests de fongicides en sont encore à leurs premiers pas. « Nous partons de zéro », rappelle Agnès Verhaeghe. Les premiers essais in vitro ont eu lieu en 2013 à la Senura, avec le produit sigmun, qui a bénéficié d'une autorisation de mise en marché (AMM) en 2014. Il s'agissait de tester la correspondance d'efficacité entre le laboratoire et le champ. Le produit est surtout dédié aux anthracnoses, mais ses effets diffèrent selon les fruits à coques. Deux applications maximum par an sont autorisées*. Les traitements test voulaient déterminer quand positionner la molécule au mieux par rapport au colletotrichum.
De juin à septembre, les essais ont eu lieu deux fois par mois, complétés d'un traitement au cuivre et contre le carpocapse classique. Ils ont été assortis de onze comptages, les experts devant surtout s'entendre sur la nature des fruits atteints par la bactériose et ceux victimes du colletotrichum. A l'arrivée, les chercheurs constatent peu de différence entre les parcelles traitées et celles qui ne le sont pas, les taux de dégâts variant entre 10 et 14%. « Il y a beaucoup de chutes de noix physiologiques en début de saison puis intervient la bactériose. La fin de saison est marquée par la bactériose et le colletotrichum et s'achève avec le colletotrichum », constate Agnès Verhaeghe. En revanche, les différences sont notables entre le terrain et le laboratoire où le sigmun a pu avoir une certaine efficacité. Ces travaux ont été menés à Beaulieu en collaboration avec Coopenoix, Valsoleil et La Dauphinoise. Les tests seront renouvelés en 2015. De plus, les nuciculteurs voudraient bien comprendre pourquoi des différences apparaissent en fonction des variétés.
Urgence
« Un long chemin » reste à parcourir, reconnaissent les experts, entre le laboratoire et le terrain, la prophylaxie réclamera encore de nombreux essais. Le produit screening est sur les rangs de test, mais les stations veulent pour cela travailler avec les firmes, une question de moyens, puis d'AMM. Cela dans un contexte de raréfaction des financements concernant le CITFL. « Il y a une urgence, lance Jean-Luc Revol, co-président de la Senura. Il faut relancer les travaux ». Les responsables professionnels suggèrent que, au regard du cours élevé de la noix, quelques euros pourraient être consacrés à la recherche, dans le cadre d'une contribution volontaire obligatoire (CVO). Ces fonds serviraient alors de levier à des aides que débloqueraient des collectivités.
Isabelle Doucet
*Sigmun : substances actives : Boscalid et Pyrachlostrobine, deux appli max de 1 kg/ha, bonne résistance au lessivage, 14 jours de persistance, DAR : 28 jours, traitement préventif