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Forêt

Les scolytes frénétiques

Les acteurs de la filière bois se sont réunis vendredi 14 Juin à l’Alpe du Grand Serre à l’occasion de la Fête de la forêt de montagne pour parler scolytes.

Les scolytes frénétiques

760 000 m3. C'est la quantité d'épicéas touchés par les scolytes dans le Grand Est durant la première année, en 2018. Ces insectes pondent sous l'écorce des arbres fragilisés par les sécheresses provoquant leur mort. Sachant qu'une crise de scolytes dure entre trois et quatre ans, Lucie Richert, chargée de mission « Amont forestier », l'interprofession Grand Est, craint la deuxième année. « La deuxième année, les dégâts sont souvent multipliés par deux et les scolytes de sapin apparaissent pour toucher cette essence ». Elle raconte aux professionnels forestiers isérois réunis pour la Fête de la forêt de montagne à l'Alpe du Grand Serre les principes mis en place par l'interprofession Grand Est pour limiter les dégâts. « Il faut suivre l'évolution des foyers par la télédétection et inciter à sortir les bois rapidement. L'interprofession se structure pour adopter de bonnes pratiques », explique-t-elle.
Mais, actuellement, rien n'oblige les propriétaires à sortir les bois contaminés. L'interprofession sollicite actuellement l'Etat pour faire reconnaître la crise « car les volumes sont suffisants », et obtenir des soutiens financiers et juridiques. « Il faudrait avoir un arrêté pour obliger à sortir les bois et couper les bois scolytés en priorité », explique Lucie Richert. Mais à l'inverse d'une tempête les dégâts se révèlent à long terme. « On avait fait une déclaration l'hiver dernier de 450 000 m3 mais le bilan s'est largement alourdi depuis.»

Bûcheron pompier

En région Auvergne-Rhône-Alpes, les scolytes sont présents mais les conséquences sont loin de celles du Grand Est. Toutefois, l'interprofession surveille de près les arbres. « Quand les scolytes piquent, il faut aller vite. On a cinq semaines », détaille Marc-Jean Robert, chargé de mission forêt/bois au Conseil Savoie Mont Blanc. « On a tout de suite accordé des subventions pour mettre en place des bûcherons pompiers pour qu'ils écorcent et coupent les bois touchés. Si on doit suivre la procédure standard en montant un dossier et qu'il soit validé, on a trois générations de scolytes ! », ironise-t-il. Mais une telle quantité de bois coupé, il faut bien l'évacuer et le vendre. « Depuis la loi Notre, les départements n'ont plus la compétence économique. La collectivité départementale gère la compétence paysage et solidarité territoriale. J'invite donc la Région à prendre en compte le volet économique », précise Marc-Jean Robert.

Bois invendu

C'est aussi la problématique rencontrée aujourd'hui par le Grand Est. Le bois scolyté, dit bois bleu en raison d'un champignon qui se développe dans les galeries laissées par les scolytes sous l'écorce, se vend mal. « La couleur bleue n'impacte pas les propriétés mécaniques du bois d'épicéa. Mais les conséquences sont les mêmes : il est moins bien valorisé », déplore Lucie Richert. A l'inverse, le sapin scolyté n'a plus les mêmes propriétés mécaniques.
Sortir une telle quantité de bois a aussi un coût, et notamment de transport. « On a trouvé des entreprises dans le Sud Ouest qui manquent de bois pour faire des emballages mais en termes de transport, c'est compliqué. Il nous faut une aide de l'Etat », confirme Lucie Richert. Surtout que la situation peut vite évoluer. « Avec les sécheresses en été et la sécheresse à l'automne que l'on a depuis quelques années, le risque augmente », conclue Marc-Jean Robert.

Virginie Montmartin

L'Isère, carrefour climatique et forestier

Lors de la Fête de la forêt de montagne à l'Alpe du Grand Serre, les acteurs de la filière bois ont échangé sur les défis du changement climatique.

« 2003, dans 50 ans, c'est la médiane. Ce sera une année sur deux ». Jean Lemaire, chercheur à l'Institut de développement forestier, présente les conséquences du changement climatique en cours. « Il modifie actuellement les aires de répartition de certaines espèces. Certaines ont des difficultés à s'adapter aux extrêmes climatiques et dépérissent tandis que le nombre de bioagresseurs augmente ». Dans ces conditions, maintenir une forêt durable est un vrai défi pour la filière bois et d'autant plus que l'Isère est un « carrefour climatique » entre climat méditerranéen, continental et montagnard. Il faudra donc adapter les essences : « Planter de l'épicéa en-dessous de 1 000 m d'altitude, c'est la roulette russe, tellement le risque est important », souligne Jean Lemaire. Et revenir aux basiques à commencer par le sol. « Il faut utiliser les compétences techniques actuelles et les fondamentaux pour planter », confirme Jean Lemaire. Pour Nicolas Stach, de la Draaf Rhône-Alpes, le programme forêt-bois mis en place « encourage l'expérimentation pour mieux prévoir le changement climatique ainsi que la vulgarisation des connaissances vers le gestionnaire ».
Expérimenter et s'adapter
Au vu des complications annoncées, certains s'inquiètent de la disparition du modèle de régénération naturelle. « Ce modèle reste dominant, rassure Nicolas Stach, mais on est obligé d'aller vers une substitution de certaines essences ». Pour améliorer la gestion forestière, il faut aussi diminuer le parcellaire multiple. « Il faut se rapprocher des petits territoires qui auront peut-être plus de facilités à joindre les propriétaires forestiers », suggère Wilfried Tissot, référence bois énergie à l'association des communes forestières.
Pour Frédéric Blanc, gérant de la scierie Blanc, il est en effet nécessaire de mettre en place une nouvelle gestion mais une interrogation demeure : « Et si les nouvelles essences ne correspondent pas à la demande ? ». Pour Wilfried Tissot, c'est le travail de la communication. « On doit s'adapter. Le sapin, personne n'en veut mais tout est basé au départ sur le marketing ».
VM