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Etudes

Les successions culturales à la loupe

Jonathan Dubrulle tente de modéliser la performance des exploitations au regard de leur capacité à diversifier leurs cultures. Un vaste champ exploratoire qu'il a commencé à tester en Nord-Isère.
Les successions culturales à la loupe

La spécialisation des systèmes culturaux français résulte d'un environnement « socio-technique bloqué » comme l'indique Johathan Dubrulle, étudiant-ingénieur à Agroparistech et apprenti à Cerfrance Isère. « Or, ces systèmes ne répondent pas forcément aux besoins nouveaux des agriculteurs qui cherchent à sécuriser leurs revenus tout en préservant l'environnement », note-t-il. Pour autant, les incitations à la diversification son multiples : modifier les apports d'engrais, rechercher des systèmes plus autonomes, limiter l'exposition aux marchés et à la volatilité des coûts, bénéficier des avantages environnementaux liés au verdissement de la PAC, ou conclure des contrats de filières. Mais cette pratique n'a jamais été modélisée. Dans le cadre de son parcours de formation(1), le jeune homme vient donc de réaliser une étude préalable en vue de développer un outil pour la « prise en compte de la diversification des systèmes de culture dans des indicateurs de performance économique ». 

La marge semi-nette

L'étudiant a constaté que les études sur la diversification des cultures demeuraient souvent ponctuelles et limitées dans le temps. Jonathan Dubrulle a souhaité aller plus loin, conjuguant une approche économique et agronomique. La méthode de cette première étape est empirique et n'oblige en rien à « établir des statistiques pour prouver l'intérêt économique de la diversification des cultures », mentionne le jeune homme.

Il a choisi de s'adresser à un groupe de huit agriculteurs du Nord-Isère et du Rhône, tous en grandes cultures, avec ou non un atelier élevage. « L'objectif était de construire une méthode et de la tester », précise-t-il. L'observation porte non pas sur l'ensemble des exploitations, mais sur des assolements à la parcelle qui présentent les mêmes profils (sols, rotations etc.). « Nous avons utilisé l'indicateur de marge semi-nette annuelle (2), indique Jonathan Dubrulle. Simple, il permet de comparer les exploitations. Il donne les marges par système cultural à l'échelle d'une succession culturale ». L'étudiant a créé des coefficients de pondération, notamment sur la base de références Arvalis, pour prendre en compte l'effet du précédent sur les coûts de production. « Certaines cultures présentent un intérêt commercial moindre, rappelle-t-il, mais ont un effet agronomique et jouent sur la réduction des charges. »

Critères de diversification

Le groupe pilote a répondu à deux questionnaires. Les réponses sont sans équivoque, les agriculteurs souhaitant avant tout améliorer leur performance économique. Elles font aussi apparaître qu'en matière de diversification, une moindre connaissance de la nouvelle culture à implanter peut constituer un frein. « Les agriculteurs font les cultures qu'ils connaissent, dans des itinéraires techniques qu'ils maîtrisent, avec du matériel adapté », détaille encore l'étudiant. Et ce n'est pas non plus les meilleures terres qu'ils réservent à l'expérimentation. « Donc, les résultats sont déjà biaisés », signale Jonathan Dubrulle. De plus, rares sont ceux qui se projettent au-delà de cinq ans. « Mais il y avait plusieurs façons de considérer la diversification chez les membres du groupe. » L'élève-ingénieur s'est fixé quatre critères pour estimer les degrés de diversification du système cultural d'une exploitation : le nombre de cultures de l'assolement 2018, la part de surface recouverte pendant l'interculture, la longueur de rotation et le nombre de débouchés commerciaux. « Au regard des observations, on peut formuler l'hypothèse que plus un système est diversifié et plus il pourrait permettre des marges plus homogène. » Reste à corroborer avec des statistiques... et tenir compte de l'effet précédent. « Ce sont des résultats bruts, mais qui incitent à la recherche en raison des biais et des nombreuses interrogations ».

Se projeter

La mise en place du logiciel Rotamarge, qui permet d'enregistrer les différents systèmes de cultures et successions associées, de saisir les principales données économiques et de ventiler automatiquement les produits et charges en fonction de pondérations, doit permettre de pousser plus loin l'analyse, afin « de se projeter, de faire des estimations ».
Lors de la restitution de ce travail fin juillet, les agriculteurs concernés ont manifesté un réel intérêt pour les conclusions. « Mais ils demandent toujours à ce que ce soit contextualisé, replacé dans les conditions du milieu, c'est-à-dire les sols et les objectifs de l'exploitation », note l'étudiant. Une simulation économique de luzerne à la place de 20 ha de maïs doit être lancée pour la campagne 2019-2020. A suivre.

Isabelle Doucet

(1) Travail de recherche mené en partenariat avec AgroParisTech, Cerfrance Isère, Eco Innov Inra, SAD-APT Inra et Siafee, AgroParisTech SIAFEE,
Restitution aux

(2)Marge semi-nette (€/ha) : produit brut - charges opérationnelles - charges mécaniques - charges salariales - charges foncières

 

Simulation /

Voyage en terre inconnue

« On cherche des solutions en groupe, mais on a aussi des réponses », commente Eric Bourdelaix, céréalier à Vernas. Il fait partie du groupe pilote qui a échangé avec Jonathan Dubrulle. Son intérêt : « échanger avec d'autres agriculteurs, comparer nos systèmes, les faire évoluer ou les laisser tels que ». L'exercice de simulation portera sur son exploitation : 20 ha de luzerne irriguée, implantée pendant trois ans et entrant dans la rotation des 100 ha de maïs. Quels débouchés ? Comment stocker ? Les questions que se posent les agriculteurs sont nombreuses. De là à tester réellement, c'est non. « Il y a trop de risques, trop d'inconnu », explique Eric Bourdelaix.  Il met en avant un climat continental et sec, des secteurs irrigués propres à la culture du maïs. « Pas de maladie, pas d'insecte : c'est pour ça qu'on voit tant de maïs ». Pour autant, il reconnaît que la réflexion peut intéresser d'autres profils d'exploitations, la diversification pouvant aller de pair avec des circuits plus courts. « Mais le changement implique une prise de risque ou de nouveaux challenges, voire des investissements », rappelle le céréalier. Il considère l'outil Rotamarge avec attention. « Il n'est pas encore tout à fait au point. Il faut affiner l'analyse. Se posent des questions très techniques et financières ». Il préconise d'aller « au-delà des statistiques et Jonathan Dubrulle se rend compte du fonctionnement des exploitations ». C'est ainsi que l'étudiant entend mener ses études, en lien direct avec le terrain.