Les territoires ont besoin de mixité
Ne pas se laisser enfermer dans des voies sans issue. Telle était la question soulevée lors de la journée destinée à fêter les dix ans de Terraval'd, le comité de territoire des Vals du Dauphiné. « Il y a dix ans que l'on parle de terres agricoles et de ruralité, mais si l'avancée des constructions et du goudron nous ont fait craindre pour notre avenir, sommes-nous tous au clair au regard de notre cadre de vie et de nos attentes pour notre territoire ? », lance Didier Villard, président du comité de territoire, en ouverture de la table ronde du 11 mai après-midi.
Mixité
Pour Bernard Pecqueur, économiste, « le monde agricole et rural a été beaucoup plus secoué dans les 70 dernières années que l'industrie. L'agriculture a été profondément rénovée, la population agricole a chuté » et le lien au territoire a été contesté par l'avancée de l'urbanisation. Dans le même temps, « si la population rurale était mixte jusque dans les années 70/80 (présence d'agriculteurs, de commerçants, d'artisans...) la fin du siècle et le début du 21è ont connu un affaiblissement de cette mixité sociale », explique Claude Janin, chercheur au laboratoire Pact. « Les agriculteurs se sont retrouvés moins nombreux et presque seuls dans les territoires, mais depuis 15 ans, ils doivent retrouver les bonnes modalités pour vivre avec une nouvelle population ».
Imprégnés d'environnement
Des arrivants qui n'ont plus la connaissance traditionnelle du territoire. « Les ruraux dont font partie les chasseurs, connaissent le lien à l'espace, estime Patrice Sibut, directeur de la Fédération de la chasse de l'Isère. Avec les agriculteurs, ils connaissent les règles écrites ou implicites d'utilisation et de partage du territoire, les deux sont imprégnés de leur environnement, tandis que les nouveaux habitants sont souvent uniquement consommateurs d'espace et n'ont pas l'attachement viscéral à leur environnement immédiat ». Le chanteur Yves Duteil, grand témoin de la journée, ajoute que « les espaces naturels ne sont que le résultat d'une œuvre humaine séculaire. Tout ce qui nous entoure a d'abord été rêvé par des gens ». Et pour que le voisin soit synonyme de « bonheur et d'échanges », il vaut mieux se comprendre et partager. C'est tout l'intérêt des comités de territoire.
Adaptation collective
Mais leur rôle doit pousser les innovations. Elles peuvent être nombreuses. Elles sont d'abord techniques même si aucune des pistes n'a de prééminence sur une autre. Et doivent arriver au bon moment. Le père d'Yves François, agriculteur à Creys-Mépieu, a fait fonctionner une installation de méthane pendant 20 ans en réaction à la construction de la centrale de Creys-Malville. Un peu trop tôt. Son fils Yves a porté avec la Cuma locale des innovations comme l'huile de colza pour faire tourner les tracteurs pendant trois ans en grandeur nature. « Trop chère si on ne prend pas en compte les externalités négatives des carburants classiques », regrette-t-il. En revanche, l'utilisation des trichogrammes comme moyens de lutte biologique contre pyrale dans le maïs est devenue monnaie courante. « Tous les agriculteurs ont des pratiques d'adaptation, mais il vaut mieux les raisonner en collectif pour les inscrire dans la durée. » C'est exactement ce que font Sébastien Poncet de Labatie-Montgascon et plusieurs éleveurs alentours dans leur projet de méthanisation, même s'il a fallu repenser la démarche pour l'adapter aux besoins locaux et aux attentes sociétales. De cette manière, l'élevage se remet au centre d'un triangle entre économie, environnement et territoire.
Les innovations peuvent aussi se concevoir sur un plan social. C'est ce qu'a expérimenté la commune de La Chapelle-de-la-Tour pour laquelle le maire Jean Gallien a su éviter la lente dérive vers une cité dortoir en installant une maison médicale bien dotée, un boulanger en collaboration avec la maison Cholat, une fleuriste qui travaille avec un horticulteur local, un bistrot, tout en maintenant une école avec neuf classes. « Il ne faut pas avoir peur d'aller au charbon et d'endetter la commune », confesse-t-il. « Pour innover, il faut sortir du cadre et aller chercher des solutions en collectif », commente Claude Janin.
Comportement
La commune d'Aoste et la communauté de communes ont su aller chercher cette intelligence collective lors de la mise en place du contournement de la ville. Ainsi, si le projet a pris une vingtaine d'hectares à l'agriculture pour l'emprise de la route et de la création d'une zone artisanale, autant ont été rendus à l'agriculture avec au final « sans doute pas loin de 1 000 emplois créés à terme dans cette zone », se réjouit Roger Marcel, vice-président de l'intercommunalité.
Mais les innovations peuvent être enfin comportementale et partir d'un individu : « Quand j'ai voulu traiter mon champ de céréales, explique Yann Jacquier du Gaec Fly à Corbelin, j'ai remarqué un sentier tracé à l'intérieur par les enfants qui allaient à l'école. Je n'ai évidemment pas traité cette partie et après consultation de la mairie, une piste pour les enfants et les deux roues a été créée le long de la parcelle ». C'est aussi ça l'innovation dans les territoires et l'intelligence collective.
Jean-Marc Emprin