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Société

Les tiers-lieux, start-up de territoire ?

En milieu rural, actifs et habitants en quête de lien social inventent de nouveaux espaces où se partagent bureaux, matériels, compétences et moments conviviaux. Pour certains, ces "tiers-lieux" permettent à des territoires en perte de vitesse d'imaginer un avenir.
Les tiers-lieux, start-up de territoire ?

Ça bouge dans les campagnes... Ici et là, des actifs sont en train d'inventer des espaces de travail collectifs qui leur ressemblent. Le territoire ne présente pas les solutions dont ils ont besoin ? Qu'à cela ne tienne : ils les créent. A la Motte d'Aveillans, deux femmes viennent ainsi de transformer l'ancienne maison de la Sécurité sociale, « l'un des plus beaux bâtiments de la commune », en Maison des indépendants et nouveaux entrepreneurs (Mine). Subventionnée par les collectivités et le Feader, la Mine est un lieu hybride qui grouille de vie depuis le mois de septembre. Elle comprend un espace de travail partagé (coworking), des bureaux indépendants, une salle de réunion, un espace détente commun avec « cuisine et jardin… pour une ambiance à la fois conviviale et professionnelle ». Depuis son ouverture, ce nouvel espace a attiré des profils professionnels extrêmement différents, recrutés via le bouche-à-oreille, qui ont envie de se retrouver, échanger, partager, élargir leur réseau. « Ce n'est pas du tout un immeuble d'entreprise, prévient Fanny Rouard-Delaire, co-fondatrice de la structure et fille d'agriculteur. C'est un lieu qui rasssemble une communauté d'entrepreneurs et d'habitants partageant la même envie de créer une dynamique collective plutôt que de rester chacun dans son coin. »

Sortir de l'isolement professionnel

Il existe une bonne quinzaine d'initiatives semblables en Isère (et plus de 900 en France). Elles émergent aussi bien dans le Trièves, en Chartreuse ou dans le Nord Isère, qu'à Voiron, Grenoble ou Meylan. On appelle ça des tiers-lieux. Phénomène spécifiquement urbain à l'origine, les tiers-lieux se développent dans les territoires périurbains et ruraux depuis 2012. Les projets sont généralement portés par des indépendants, des télétravailleurs, des artisans, des auto-entrepreneurs « en situation d'isolement professionnel », qui conçoivent des lieux à leur image, où ils peuvent à la fois travailler, mutualiser du matériel et des compétences, partager des espaces et du bon temps. La plupart de ces « coworkers » se disent également soucieux de limiter leurs déplacements domicile-travail, d'améliorer leur qualité de vie et de créer une « dynamique de village »

C'est ce qui s'est passé au Sappey, avec la Bonne Fabrique. Aménagé dans un bâtiment municipal (1), ce tiers-lieu collaboratif installé aux portes de Grenoble se présente comme un « lieu multiforme », associant une brasserie artisanale, un espace de travail partagé, un atelier équipé de machines (travail du bois, imprimantes 3D...) et des animations à destination de tous les habitants, actifs, retraités ou écoliers. « La Bonne Fabrique se construit au fur et à mesure des besoins et des propositions, précise Catherine Coste, la responsable de l'association qui porte le projet. Nous accueillons une brasserie, un atelier, des activités pour les enfants dans le cadre du temps périscolaire, des travailleurs indépendants dans l'espace de coworking, des conférences, des spectacles, des veillées... C'est un lieu qui crée du lien. » Ouvert en 2016 grâce à de multiples soutiens (Métro, Département, Région, Europe...), cette ruche villageoise n'a pas encore atteint son seuil de rentabilité économique, loin s'en faut. Mais elle a déjà largement dépassé ses objectifs en termes de lien humain et d'échanges sociaux.

Synergies

Le projet de La Fourmilière, à Monestier-de-Clermont, est sensiblement différent, mais il comble un même manque. L'initiative en revient à un collectif d’une dizaine de personnes aux profils divers -  indépendants, salariés, télétravailleurs et artisans. « On a monté le projet en 2015 sur une urgence sociale, explique Thomas Grangeon, membre fondateur de l'espace partagé. Il y avait des gens en situation d'isolement professionnel. Il fallait créer une communauté. Nous voulions aussi réfléchir à de nouvelles formes de travail et de lien avec le développement économique du territoire, voir qu'elles étaient les synergies qui pouvaient se créer. Aujourd'hui, on se rend compte que le projet change, se développe en fonction des personnes qui arrivent et qui partent. Nous nous retrouvons sollicités pour jouer un rôle d'accompagnement des entreprises ou des associations. Au départ, on ne le voulait pas, parce que nous n'avons pas forcément le temps ni les compétences professionnelles. Mais nous le faisons parce que ça correspond à un besoin réel. »

De telles initiatives privées se développant un peu partout, les collectivités, dubitatives dans un premier temps, commencent à s'intéresser de près à ces « écosystème dynamiques » « les gens enrichissent mutuellement leurs pratiques », selon Karine Pouliquen, une ancienne salariée de la MSA, devenue experte en tiers-lieu après avoir monté deux espaces de coworking dans l'agglomération grenobloise. On retrouve le même intérêt chez les acteurs économiques soucieux d'aménagement du territoire. EDF, à travers l'agence Sud Isère-Drôme de son réseau Une rivière, un territoire, en a d'ailleurs fait la thématique centrale de son Atelier de l'innovation en octobre. « Nous cherchons à aider le développement de tels espaces en milieu rural, indique le directeur de l'agence, Manuel Lenas. Pour nous, c'est un moyen de soutenir le développement économique et l'emploi dans les vallées. Ça correspond à la fois à un enjeu industriel, celui de maintenir un tissu de petites entreprises dont EDF a besoin et d'assurer leur montée en compétence, et à un enjeu social : celui de développer l'attractivité de vallées. » 

Pouvoir de régénération

Une aubaine pour les projets en quête de coups de pouce. C'est ce qui a permis aux 7 Lieux d'ouvrir ses portes à Vizille en octobre. Métamorphosée, l'ancienne salle polyvalente de 500 m2 est devenue une « start-up de territoire », selon l'expression de sa fondatrice, Corine Laye-Barbier. Elle abrite un espace de coworking, des bureaux, des salles de formation, un restaurant, un Fab'Lab, des ateliers partagés, un espace vente de producteurs locaux, un Repair'vélo et un petit potager collaboratif. Rien de moins. D'autres projets sont à l'étude, en Isère et ailleurs, qui font tous figure de moutons à cinq patte. Normal : ils sont chaque fois fonction des dynamiques locales et des aspirations des futurs usagers. « Chaque territoire doit inventer le sien, en fonction de ses ressources, de ses manques et de ses attentes, préconise Karine Pouliquen. Tout est à imaginer. Les tiers-lieux ont un vrai pouvoir de régénération et de lien social grâce aux interactions qu'il provoquent. » Au Sappey ou à La Motte-d'Aveillans, on en est d'ores et déjà convaincu.

Marianne Boilève

(1) L'association La Bonne fabrique ayant financé les travaux, elle se voit proposé un loyer à titre gratuit pendant cinq ans.

 

 

Quelle place pour les agriculteurs ?

Une Ruche qui dit oui qui s'installe dans un espace de coworking, un agriculteur qui vient demander un coup de main pour rajeunir son site internet en échange d'un service, une exploitante qui vient faire sa compta pour éviter d'être « seule au bureau » et se fait aider par le professionnel partageant le bureau d'à côté, une maraîchère qui vient faire ses conserves dans la cuisine du restaurant... Les tiers-lieux d'activités qui se développent en milieu rural ne sont pas simplement le fait de graphistes ou d'auto-entrepreneurs 2.0. Ce sont des espaces collaboratifs qui s'adressent à tous les habitants, indépendants, agriculteurs ou retraités. « Un agriculteur ne va pas forcément venir y travailler, mais il pourra y trouver des interactions, des formations ou un atelier pour réparer un outil si besoin, explique Karine Pouliquen, coworkeuse devenue experte en tiers-lieux. C'est une zone de partage où entrent des gens qui, a priori, n'ont rien à voir les uns avec les autres, mais qui échangent des compétences et des moments conviviaux. » 
Un tiers-lieu est donc un endroit où se tisse quelque chose de précieux : du lien social. Pour Bruno Charles, éleveur au Sappey, c'est le grand intérêt de la Bonne Fabrique : « C'est une association qui crée du lien entre les habitants, constate-t-il. Pour les agriculteurs, c'est pas mal, car dans ce village très rurbain, il y a un risque de césure entre deux mondes : celui des agriculteurs et celui des gens qui habitent ici, mais n'ont plus de lien avec la vie rurale. » L'éleveur reste cependant réservé sur l'intérêt d'un Fab-Lab (laboratoire de fabrication numérique avec imprimantes 3D, découpeuse laser etc.) car, selon lui, un agriculteur a déjà tout ce qu'il faut chez lui pour bricoler. « Je ne sens pas les agriculteurs aller vers ça, car il y a un écart culturel entre eux et les gens qui fréquentent ce type d'espace », ajoute-t-il. Ce n'est pas forcément le cas des nouvelles générations qui, comme Stéphany Rey, maraîchère, en profiterait bien pour se fabriquer des panneaux signalétiques. Si elle avait le temps...
MB