Les vertus d'un emploi bien partagé
Il existe environ 3 700 groupements d'employeurs (GE) d'entreprises du secteur de la production agricole en France, qui emploient près de 20 300 équivalents temps plein (ETP), indique une enquête de la MSA publiée en 2014. Le nombre de salariés a doublé en 10 ans. En 2012, la part de l'emploi en CDI était de 53,2%. Bien entendu le recours à l'emploi de saisonniers en CDD est massif d'avril à septembre. Le niveau moyen des salaires s'inscrit dans celui de la production agricole, soit à 11,56 euros de l'heure en 2012. En Rhône-Alpes, il était de 12 euros. Les saisonniers en CDD touchent en moyenne une rémunération proche du Smic (10,70 euros). Ces salaires sont généralement plus faibles que ceux proposés en ETA et Cuma (1).
Groupements à choix multiples
En Rhône-Alpes, les GE ne pèsent que 850 ETP. Rapporté à l'Isère, on peut estimer à une centaine le nombre d'ETP créés par les groupements d'employeurs. Ils sont de plusieurs types : Agri Emploi se charge du recrutement et de la gestion de salariés pour de l'emploi partagé répondant à des besoins permanents ; le service de remplacement départemental et les services de remplacement locaux (Bièvre-Liers, Roussillon, Nord-Isère, Sud-Isère et Vercors) interviennent pour des remplacements maladie, congés, mandats syndicaux ou de formation. Enfin une multitude de petits groupements d'employeurs regroupent quelques exploitations pour un à deux emplois partagés. Deux grands groupements d'employeurs directs se distinguent, celui de la Plaine de Faverges en Nord-Isère et le GEA Sud-Grésivaudan. Les groupements d'employeurs ont un statut associatif. « C'était la forme juridique la mieux adaptée à nos besoins car elle permet aux salariés de tourner sur les exploitations, indique Jean-François Arnaud, président du GEA de la Plaine de Faverges, créé en 1996. Un seul contrat suffit ». Le GEA emploie 8 CDI et environ 90 emplois saisonniers. Il compte huit adhérents, pour des activités d'élevage, de grandes cultures et de maraîchage. Le GE couvre le périmètre de la Cuma éponyme. En effet, jusqu'en 2013, les Cuma ne pouvaient constituer de groupement d'employeur pour plus de 30% de leur masse salariale. Ce seuil a été aujourd'hui relevé à 49%.
Priorité à la sécurité
Face à la complexité règlementaire, une comptable est venue en appui à la gestionnaire administrative de ce groupement d'employeurs. « Nous fonctionnons comme une entreprise », reprend Jean-François Arnaud. Quelle que soit la nature du groupement, la gestion du planning relève du vrai casse-tête. Il faut jongler entre la météo, les congés, les absences, les besoins et les disponibilités de chacun, même si en principe les jours de présence des salariés dans les exploitations sont durablement établis. « Et c'est encore plus compliqué avec la gestion du personnel occasionnel », estime le président du GEA. D'autant qu'il emploie des mineurs en été et doit veiller aux horaires et à la sécurité. Pour les employeurs en groupement, la question du document unique d'évaluation des risques, qui les éloigne de la faute inexcusable, est une évidence. La mise en place du compte pénibilité, obligatoire à la fin de l'année, devrait s'opérer dans la foulée.
Un choix de vie
« C'est une obligation dans une exploitation laitière qu'il y ait quelqu'un qui connaisse la boutique ! » assure Christophe Morel, trésorier du service de remplacement de l'Isère et éleveur laitier à Saint-Clair-de-la-Tour. Pour lui « il est primordial d'avoir des salariés qui ont du vécu. Si on laisse les clés, c'est que l'ont fait confiance. Il n'y a pas droit à l'erreur avec un troupeau. Mais pour l'éleveur, c'est bien de pouvoir couper un peu de temps en temps.» Il reconnaît que pour garder de bons salariés, il faut les payer. Avec l'aide du conseil départemental, le recours au service de remplacement est facilité, mais reste souvent trop cher pour nombre d'exploitants.
« Je recherchais un salarié pour me soulager dans mon travail », avance également Aymeric Barbier, éleveur laitier à Burcin et adhérent Agri Emploi depuis quatre ans. Il apprécie le système : la souplesse du salarié partagé, sa compétence, les facilités administratives et l'annualisation du temps de travail. « Pour une exploitation, c'est un choix stratégique, économique et humain. Il y va du bien-être de l'exploitant et des animaux ». En revanche, il est plus critique sur la mise en place du compte pénibilité. « C'est bien de faire prendre conscience des risques, mais on n'en voit pas la fin. On emploie des salariés pour se donner une liberté, mais cela crée des contraintes ! »
Un tremplin
Souvent, le passage par le service de remplacement ou le groupement d'employeur représente un tremplin pour les jeunes que les structures recrutent au sortir de l'établissement scolaire agricole. « Cela permet d'acquérir une expérience et de faire des essais chez les autres », explique François-Joël Lacroix, ex-salarié d'Agri Emploi en cours d'installation. « Mais il n'y a pas d'évolution de carrière », reconnaît-il lui aussi. Hormis le salaire - trop faible- et l'absence de dotation vestimentaire « rien ne m'a déplu », affirme-t-il. Si bien que son installation en bovins lait se fera avec un salarié. C'est pour favoriser les relations entre salariés que certains groupements d'employeurs organisent au moins une réunion annuelle. En passant du côté employeur, François-Joël Lacroix apprécie avant tout la simplicité du système de la mise à disposition de salarié, qui le dégage des charges administratives. « La relation n'est pas la même. La structure s'occupe de tout et fait le tampon entre l'employeur et le salarié », ajoute-t-il.
(1) Entreprise de travaux agricoles et coopérative d'utilisation de matériel agricole
Isabelle Doucet
Paroles de salariés
Deux grands profils de salariés se côtoient : les jeunes désireux de se forger une expérience professionnelle et les personnes attirées par le milieu agricole, mais qui n'ont pas le désir ou la possibilité de s'installer.Après avoir été en Gaec, Claude Rimaud a fait le choix du salariat et du « vrai remplacement », qu'il différencie du complément de main-d'œuvre. En effet, il travaille principalement pour des personnes qui ont des mandats et ont besoin de remplaçants au long cours. « On ne m'appelle pas que pour des corvées ». Il tourne dans une quinzaine d'exploitations et cela fait bientôt 13 ans que ça dure. Il connaît en général son planning de la semaine dès le mercredi. « Mais cela reste difficile de concilier vie professionnelle et familiale », regrette-t-il. Pour autant, une vraie relation de confiance s'est installée entre les exploitants et leur salarié. Tout le monde se consulte pour planifier les congés et dans l'exploitation « on ne se pose plus de question ». Il s'inspire de ce qu'il fait dans les autres exploitations, essaie d'en faire profiter tout le monde, mais observe la plus grande discrétion. Une règle d'or. Il considère son travail « comme un boulot à part entière ». Il change tous les jours, a les clés de toutes les fermes, est appelé pour des corvées, des chantiers : « il y a des semaines où c'est dur ». Délégué du personnel depuis quatre ans, il reçoit peu de remontées de la part des autres salariés, qui préfèrent s'adresser en direct au service de remplacement. « C'est une petite structure ». Pour autant, le nerf de la guerre reste les négociations salariales, « toujours le même problème entre les patrons et les salariés ».
« J'ai toujours travaillé dans l'agriculture. J'aime bien travailler à l'extérieur et au contact des animaux », raconte Abdelakif N'Naqab. Ce marocain d'origine, qui a bourlingué de l'Italie à la France, a découvert Agri Emploi après être passé par les Jardins de la solidarité. Employé depuis quatre ans, il travaille dans deux exploitations. « C'est un métier que je fais par passion », poursuit-il. Sinon, « le salaire est un peu juste, il n'y a pas d'avantages et c'est un travail physique. A long terme, j'aimerais trouver quelque chose de mieux.»
Les groupements en chiffres
Agri Emploi a pour principale activité la mise à disposition de salariés. Cette année le service a créé 17,6 équivalents temps plein, soit 4 000 journées de travail et compte 61 adhérents (+17%). Les principales productions sont l'élevage et l'arboriculture. Agri Emploi poursuit une réflexion pour la création d'un groupement d'employeurs pour l'insertion et la qualification (GEIQ) en faveur d'un public éloigné de l'emploi.
En 2014, les services de remplacement de l'Isère (service départemental et service locaux) comptaient 25 personnes en CDI et 71 en CDD, ce qui représente 5 500 journées de travail (-10%). Les services comptent 529 adhérents et 376 utilisateurs. Le coût d'une journée de travail s'élève à 148 euros et revient à 128 euros avec l'aide du conseil départemental. La MSA, Groupama et l'Etat apportent aussi leur aide au remplacement selon les motifs.