Malgré la guerre, l’Ukraine plus puissante que jamais à l’export
INTERVIEW / Depuis le déclenchement des hostilités le 24 février 2022, la guerre freine l’ambition expansionniste de l’Ukraine, aussi bien sur son marché intérieur qu’à l’export, selon Sehriy Karpenko, directeur général de l’Association Poultry Union of Ukraine (Union ukrainienne de l’aviculture). Pour autant, elle demeure le 6e exportateur au monde de viande de poulets, distancée par des concurrents sans contraintes pour accroître leur propre offre.
Ces quatre dernières années, l’Ukraine est-elle parvenue à préserver ses capacités de production ?
Sehriy Karpenko : « L’élevage avicole est l’un des secteurs les plus dynamiques du complexe agroindustriel ukrainien. Malgré la guerre, il contribue à la sécurité alimentaire et au développement économique du pays. La production de viande de poulet (1,39 million de tonnes en 2024) équivaut à 60 % de la production totale de viande et tend à s’accroître. 400 groupes agroindustriels produisent jusqu’à 40 000 tonnes de viande chacun par semaine. 6,1 milliards d’œufs industriels sont collectés chaque année. Dans le même temps, une myriade d’exploitations livre quelques milliers de tonnes et quelques centaines d’œufs chaque année.
Et en monnaie locale (hryvnias) ?
SK : « En 2023, la filière avicole a réalisé un chiffre d’affaires de 127,1 milliards d’UAH (2,6 milliards d’euros-Md€) et pèse à elle seule 0,4 % du PIB national. 460 000 tonnes de viande ont été exportées l’an passé vers 70 pays, soit 40 % de la production. L’Ukraine en commerce 50 000 tonnes de plus qu’en 2019 car la consommation de viande diminue. Une partie des Ukrainiens a quitté le pays et le poulet est devenu une denrée chère à l’achat. La production nationale a entre-temps légèrement augmenté. »
Qui sont les producteurs d'œufs et de poulets ?
SK : « Les producteurs de volailles et d'œufs sont à la fois de grands industriels intégrés, des agriculteurs et des ménages. Le secteur avicole emploie encore près de 100 000 personnes, notamment en zones rurales. Faute d’attractivité, il peine à embaucher. Depuis quatre ans, la guerre aggrave la pénurie de main-d'œuvre : de nombreux techniciens et ouvriers sont mobilisés ou sont parvenus à fuir le pays. Une part importante de la production avicole (9 % de la viande de poulet, 50 % des œufs) relève de l’agriculture de subsistance. »
Quels sont les liens entre les producteurs de volaille et les abattoirs ?
SK : « Les producteurs industriels possèdent leur propre abattoir. Mais des entreprises de la transformation proposent aussi leurs services d'abattage à des aviculteurs, quand d’autres achètent leurs volatiles à des éleveurs pour les abattre, les transformer et les commercialiser auprès de la grande distribution. Depuis la guerre, de nombreux bâtiments et abattoirs détruits ont été reconstruits ou remis en état. »
L'Ukraine est-elle autosuffisante en alimentation animale ? Vos animaux sont-ils nourris avec des OGM ?
SK : « Oui, l'agriculture ukrainienne pourvoit allègrement l’industrie de l’alimentation avicole en céréales et en oléoprotéagineux pour fabriquer les quantités de granulés nécessaires. Seules les vitamines, les enzymes, les phosphates, les acides aminés et certains prémélanges sont importés. Les cultures et l’importation d’OGM sont interdites. Leur réglementation se cale sur celle en vigueur dans l'Union européenne. »
Quels facteurs contribuent à la compétitivité du pays ?
SK : « La faiblesse des salaires (l’équivalent de 450 €/mois, ndlr) ne constitue pas un avantage comparatif déterminant pour la filière avicole ukrainienne car les bâtiments sont automatisés. Ce qui l’est en revanche est l'intégration complète de la filière avicole, de la culture des céréales à la vente des produits finis, en passant par la production d'aliments pour animaux, l'élevage de volailles, l'abattage et la transformation. Il existe beaucoup moins d’intermédiaires pour capter des marges. Toutefois, les coûts de production des poulets sont nettement supérieurs à leurs niveaux d’avant-guerre. Les producteurs de volailles n’ont pas échappé à la hausse des prix de l’énergie, de l’électricité et de la détérioration de la conjoncture économique du pays, comme l’inflation (26,6 % en 2022 et encore + 8 % en 2025) et la dévaluation monétaire. »
Quelles sont les conditions d'élevage des poulets et des poules pondeuses ?
SK : « À compter du 1er janvier 2026, une législation nationale sur le bien-être des volailles est entrée en vigueur en Ukraine. Elle prévoit l'introduction de normes minimales à respecter pour les poules pondeuses et les poulets de chair, conformément aux directives du Conseil de l'UE 1999/74/CE du 19 juillet 1999 et 2007/43/CE du 28 juin 2007. Jusqu’à présent, seuls les poulets destinés à l’export vers l’Union européenne étaient soumis dans les élevages aux standards européens. »
Quelles sont les règles de la construction de bâtiments ?
SK : « De sa conception à sa réalisation, les délais de construction d’un nouvel édifice varient de deux à deux ans et demi. Les restrictions environnementales auxquelles l’élevage avicole est soumis se calquent progressivement sur l’acquis communautaire. Mais de très nombreux bâtiments d’élevage datent de la période soviétique. Ils ont été rénovés et modernisés pour être fonctionnels.
Comment réagissez-vous aux mesures protectionnistes prises par l'UE pour protéger le marché européen ?
SK : « Nous plaidons pour une libéralisation totale des échanges commerciaux entre l'Ukraine et l'UE. Plus nous produirons des volailles et des œufs, plus nous importerons des moyens de production de l'Union européenne (500-600 millions d’euros actuellement). »
L’adhésion à l'Union européenne : opportunités ou contraintes ?
SK : « L'accès aux instruments financiers constituera l'un des principaux défis pour le secteur avicole ukrainien lorsque l’Ukraine intégrera l’Union européenne. La réglementation européenne devient progressivement la norme. Mais elle réduit la compétitivité des produits ukrainiens à l’export vers les marchés tiers. Aussi, l’Union européenne devra envisager des mesures compensatoires. De nombreux petits producteurs ukrainiens privilégieront toujours le marché local. »
Propos recueillis par Actuagri