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Pastoralisme

Mener le troupeau à la baguette de pain

Stéphan Forel est le berger de l'alpage du Serpaton depuis 5 ans. Son travail avec les génisses commence dès leur arrivée à Gresse-en-Vercors.
Mener le troupeau à la baguette de pain

Dès leur arrivée sur l'alpage début juin, Stéphan Forel prépare la sortie des génisses à l'automne. Seul à gérer 400 bêtes sur les 500 hectares du Serpaton, au-dessus de Gresse-en-Vercors, il parvient pourtant à les faire venir dès qu'il appelle.
Pour cela, il joue sur leur corde sensible. « Elles bougent par gourmandise », explique-t-il. Il suffit que le berger s'approche avec son quad pour que les génisses arrivent. Son arme, ce sont quelques quignons de pain jetés à la volée. « Les génisses sont particulières à gérer. Surtout parce qu'elles ne sont pas sociabilisées. Lorsqu'elles arrivent, elles sont perdues, elles ne connaissent rien. » Alors, il emploie la méthode douce. « Il y a tout un système d'approche. Le premier mois, je vais les voir de loin, je laisse du pain et j'appelle les plus dociles. Je reviens tous les jours. Grâce au pain, j'occupe les dominantes sur l'avant et j'envoie les quignons aux plus petites à l'arrière. Elles prennent goût au pain et se sociabilisent pas à pas, confie Stéphan Forel. Au fil des mois, j'arrive ainsi à créer une relation avec l'ensemble du troupeau. » Pour que la tâche soit moins fastidieuse, le berger divise aussi le troupeau en cinq à six lots, ce qui nécessite l'installation de 50 km de clôture. Chaque abreuvoir est équipé d'un piège qui permet d'isoler les génisses. « Les bêtes vivent d'habitude, elles vont spontanément dans le piège, sans s'en apercevoir. »

Le loup s'est invité

Si beaucoup d'alpages rivalisent de splendeur en Isère, le cadre ne fait pas tout. « Berger, c'est un métier que beaucoup de jeunes idéalisent. Mais nombreux sont ceux qui abandonnent car les bêtes, il faut quand même s'en occuper ! » Attraper un bovin pour le placer dans une cage de contention, rechercher un animal mort dans les combes : « On n'est pas toujours préparé », reconnaît le berger. Mais il aime « voir les bêtes pâturer dans la rosée au printemps. C'est super, c'est de la satisfaction, mais derrière, il y a des interventions. »
D'ailleurs, la saison en alpage avait débuté plutôt chaotiquement cette année sur le Serpaton où le loup s'est invité. « Je l'ai vu deux fois de nuit en 15 jours cette année », raconte Stéphan Forel. Le loup s'en est pris au troupeau qui était arrivé la veille. « 115 bêtes sont parties. Elles ont tout cassé. Elles ont pris le col naturel et sont sorties de l'alpage par le haut », poursuit-il. Je les ai retrouvées 6 km plus loin, au fond d'un canyon ». Stéphan Forel souligne la réactivité des éleveurs, arrivés rapidement sur place pour regrouper 48 bêtes dans un parc improvisé et les charger en bétaillères. « Il n'en est restée qu'une qui a fini par remonter toute seule après 8 jours. Un miracle ». Durablement énervées, les génisses n'ont cependant pas pu revenir sur l'alpage immédiatement. « La gestion des bêtes les premières semaines est plus difficile, tant que le troupeau n'est pas constitué et que les dominantes en se sont pas imposées. Une fois constitué, il agit comme un vrai troupeau de bovins, il fait face et un loup solitaire ne lui fait plus peur. » Ainsi, le reste de l'été s'est déroulé au Serpaton sans problème.

Un travail de communication

« Il se passe un vrai truc dans le troupeau entre les bêtes et avec le berger. C'est le cœur du métier, ce qui le rend intéressant. C'est cette relation avec le troupeau qui me passionne. » Tous les jours, le berger fait de tour des bêtes, sur son quad, outil indispensable pour travailler. Surveiller les abreuvoirs, les clôtures, « tous les jours on trouve des trucs bizarres ». Et puis l'alpage est très fréquenté. « Une grosse partie du métier consiste à expliquer aux gens ce qu'on fait. Il y a tout un travail de communication. Beaucoup associent l'alpage à du lait. » Pas la peine de chercher du fromage ou du lait, il n'y a que des génisses, blondes, charolaises, limousines ou montbéliardes, placées par 15 éleveurs. « Nous entretenons des relations de confiance et de compétence avec les éleveurs qui connaissent bien l'alpage et ses problématiques », reconnaît Stéphan Forel. « L'alpage est bien équipé en systèmes de contention et d'abreuvoir, reprend-il. C'est le résultat d'un travail engagé depuis 20 ans. De plus, ils sont à l'écoute et entreprenants. »
Quand les bêtes seront redescendues, le berger restera encore quelques temps pour démonter toutes les clôtures puis, avide de liberté, celui qui a longtemps été éleveur dans le Sud-Ouest, repartira vers d'autres activités.

Isabelle Doucet