Monsieur le maire est agriculteur
« Pour être agriculteur, il faut être un peu fou... et encore plus fou pour s'engager dans le vie locale ! » Dominique Berger, maire de Vaulx-Milieu, 2 500 habitants en secteur péri-urbain, boucle son premier mandat de premier magistrat. Cet agriculteur toujours en activité est élu dans sa commune depuis 1995. « On peut dire que la voix des agriculteurs n'est jamais prise en compte, mais si l'on ne s'implique pas dans un autre milieu que le sien, on reste en vase clos ». La perspective des élections municipales de 2020 invite une nouvelle fois le monde agricole à se poser la question de sa représentativité. « Porter la voix à l'extérieur des cercles agricoles », c'est presque un crédo pour les maires agriculteurs du département qui représentent 7% des 512 maires de l'Isère. Mais « c'est pas facile », reconnaît Dominique Berger.
Protéger le foncier
« Si on a envie que l'environnement garde tout son cachet, il ne faut pas laisser faire ça aux autres. Un conseil municipal, c'est un mélange de personnes, mais l'agriculteur doit être acteur et présent », insiste Bernard Gillet, maire de Viriville depuis 2001. Cette commune de l'axe de Bièvre compte 2 000 habitants, soit 800 de plus qu'il y a 10 ans. Jean-Louis Guerry, maire de Chanas (2 400 habitants) depuis six mandats, élu depuis 36 ans, est également soucieux de la représentation de l'agriculture dans le tissu social. « Regardez les citadins qui veulent mettre des surfaces incultivables, mais ils sont bien contents d'avoir des terres agricoles pour épandre les boues des stations d'épuration ! » Il reprend : « Sur les 37 communes de la communauté, je suis le seul agriculteur et peut-être le dernier ». Dans la vallée du Rhône, l'élu n'est pas seulement confronté à la pression urbanistique ou sociétale, mais surtout à celle des zones économiques et industrielles. Combien de temps tiendront encore les arboriculteurs ? « Heureusement, cette pression foncière a bien été encadrée par le PLUI », reconnaît-il. A Vaulx-Milieu, le maire se félicite de la mise en place du PAEN qui permettra de protéger durablement le foncier agricole dans ce secteur de la Capi fortement éprouvé par la ville nouvelle, systématiquement concerné par les projets d'infrastructures.
Développer son village
Dans sa commune de Colombe (1 500 habitants) Robert Douillet, agriculteur ajourd'hui à la retraite, est maire depuis 1995. « Je pense que je serai le dernier maire agriculteur de cette commune », confie-t-il lui aussi. Les pieds sur terre, il déclare : « L'agriculteur maîtrise la situation foncière mieux que tous. Il a une connaissance parfaite du terrain. » Il est à l'origine de la création de la zone d'activité de Colombe. « La réflexion avait été engagée bien avant avec les professionels agricoles et nous avons joué les compensations », précise-t-il. En parallèle, la commune a procédé à un remembrement « qui ont fixé les choses sur le territoire ». Colombe aurait ainsi généré son développement économique et financier tout en sanctuarisant ses terres.
A défaut des dotations de l'Etat, chacun a sa martingale pour faire vivre sa commune. A Viriville, le maire a voulu préserver l'esprit village. « Nous rachetons nous-mêmes d'anciens bâtiments, nous faisons travailler les entreprises de la commune pour les réhabiliter et nous les mettons en location. C'est une rentrée d'argent qui rembourse l'emprunt et nous permet de manœuvrer financièrement. » Amélioration visuelle du village, des finances communales, de la qualité de vie, réponse aux besoins en logements, le cercle vertueux s'applique également aux commerces. « Pour un élu, c'est une fierté », lance Bernard Gillet. « Et puis il y a cette envie de faire, de voir des projets se réaliser. Il faut s'inscrire dans le temps long, avoir de la tenacité, une continuité dans la gestion comme l'aménagement du centre-bourg de Chanas, qui a demandé 18 ans », reconnaît Jean-Louis Gerry. A Colombe, le maire sortant parle aussi de la rénovation des équipements publics et du développement des énergies renouvelables, mais aussi les pistes forestières financées par l'Europe, une manne qu'il conseille vivement d'utiliser. « On s'engage comme on le fait pour une exploitation, en réalisant le plus d'investissements pour le développement de la collectivité », lance-t-il.
Missionnaire et médiateur
Car ce qui les anime tous, c'est le sens du collectif. « Un vrai maire doit remplir une mission », insiste Bernard Gillet. Il aime aussi le rôle de médiateur qui lui incombe. « Surtout avec les jeunes : je prèfère avoir des problème avec la jeunesse plutôt que d'être dans une commune avec des Ephad ! »
« En tant qu'individu, j'ai toujours eu une vision spéciale de l'engagement. Je me sens redevable », raconte Robert Douillet. Victime d'un grave accident agricole à l'âge de 16 ans, il a bénéficié d'un vaste élan de solidarité qui lui a sauvé la vie et sauvé l'exploitation. Il a toujours été présent dans les OPA et mû par le désir « d'aider les autres car je ne devrais plus être là ».
Les maires sont catégoriques : pour se lancer, il faut avoir envie. Pour Bernard Gillet, c'est même « une vocation : il ne faut pas aller chercher un maire. C'est lui qui doit avoir envie d'y aller. Si certains jettent l'éponge, c'est qu'ils n'étaient pas préparés. »
S'entourer, s'organiser
La deuxième condition est de bien s'entourer avec une équipe solide. « C'est le travail d'une équipe et de services réactifs, mais c'est aussi une commune à taille humaine », témoigne Dominique Berger. « Il faut faire confiance et laisser les mains libres », assurent-ils en chœur.
Pour durer dans leur mission, tous rendent hommage à leur entourage. Femme, enfants, amis, associés : ce soutien personnel, la compréhension de ceux qui acceptent que leur proche consacre du temps à la vie publique est un atout important. « Il faut avoir une famille soudée, une compagne compéhensive et puis c'est compliqué professionnellement », reconnaît Robert Douillet. Troisième condition : savoir s'organiser. « On ne fait plus de réunion le soir après 20 heures comme au début du mandat où l'on veillait jusqu'à 2 heures du matin », indique Dominique Berger. « Et éviter les réunions inutiles », ajoute Jean-Louis Guerry en donnant un dernier conseil : « Il faut une carapace, pas tout écouter, relativiser. » Bernard Gillet complète : « Lorsqu'on est élu, il faut uniquement regarder l'intérêt de son village. C'est la direction : l'amélioration du cadre de vie. Et ne jamais dérailler là-dessus. Mais savoir juger et diriger. »
Comprendre les choses
Et pourtant, ces maires comprennent que d'autres peuvent être touchés par la lassitude. « J'étais au congrès de l'AMRF dans le Nord, explique Robert Douillet. Certains élus ruraux sont dans des situations difficiles. Ils sont piégés par l'absence de moyens financiers. Comparé à certains départements, l'Isère est globalement riche. » Il y avait une forte attente de reconnaissance et d'un engagement de l'Etat parmi les élus présents. « S'il n'y a pas une volonté politique d'aider les petites communes à s'en sortir, la France deviendra un désert », redoute Robert Douillet. Autre travers de la fonction, « la pression adminsitrative est importante, regrette le maire de Vaulx-Milieu. Ce n'est pas un rôle évident de faire appliquer des règles aux gens alors qu'on est élu, mais pas législateur. C'est une fonction complexe. Il faut se confronter au terrain, on se heurte à la compréhension des gens et à la maladie qui se développe : l'individualisme. »
Agriculteurs et maires, tous se déclarent heureux dans leur rôle. « Cela m'a sorti de mes pêchers et de mes pommiers, reconnaît Jean-Louis Gerry. On voit du monde que l'on n'aurait pas cotoyé autrement. » Dominique Berger pense que l'expérience mérite pourtant d'être vécue « après, on comprend mieux les choses ». S'ils ne sont pas atteints par la limite d'âge, beaucoup déclarent qu'ils se représenteront.
Isabelle Doucet
Médiation / En première ligne sur la question des distances de traitement, les maires agriculteurs ont leur mot à dire.
Le bon traitement
La deltaméthrine a été utilisée à plusieurs reprises par l'Entente interdémartementale pour la démoustication Rhône-Alpes (EID) lors d'opérations de démoustication à Villeurbanne et Mions (69), Etoile-sur-Rhône (26), Seyssinet et Grenoble. « Et là, personne ne monte au créneau », s'étonne Dominique Berger, maire de Vaulx-Milieu. Car il s'agit de la même matière active utilisée pour traiter le méligèthe du colza. « Et nous, on nous traite d'empoisonneurs. Les communes ne font pas n'importe quoi et les agriculteurs non plus, ils prennent des précautions. Il faudrait que les citoyens redeviennent raisonnables dans leurs propos car il y a deux poids et deux mesures. »De la concertation
ZNT, glyphosate, pesticides : les maires agriculteurs sont les premiers témoins de l'incompréhension de leurs concitoyens quant aux pratiques agricoles. La mise en place de distances de non traitement risque de laisser le champ libre à de nombreuses occupations sauvages : mauvaises herbes, ambroisie, renouée du Japon, voire installation des gens du voyage, chacun mesure le risque.
« Le monde agricole n'a pas assez la parole et se laisse mener par les lobbies », estime Jean-Louis Guerry, le maire de Chanas. Il émet des doutes quant aux résultats des études menées chez les « pisseurs de glyphosate » et le risque de confusion avec les dérivés de lessive. « On passe pour des pestiférés, regrette Robert Douillet, le maire de Colombe. J'ai refusé d'interdire tout traitement car nous utilisons les produits à bon escient. On ne peut pas être toujours dans l'interdiction-acceptation. Il faut de la concertation, du dialogue, de l'écoute. Souvent, en discutant, on se rend compte que les gens ne savent pas ce que font les agriculteurs. »