Accès au contenu
Débat

Mortalité des abeilles : les agriculteurs réagissent

Le 9 juillet dernier, Terre Dauphinoise a relaté une suspicion d'intoxication sur 60 ruches installées sur les hauteurs de Gillonnay. Deux agriculteurs se sont sentis mis en cause. Explications.
Mortalité des abeilles : les agriculteurs réagissent

« Alors, on tue les abeilles à Montgontier ? » Anthony Jacob ne décolère pas. Depuis la publication d'un reportage dans nos colonnes sur un rucher installé en lisière d'une de ses parcelles et victime d'une soudaine et très forte mortalité en juin dernier, le jeune éleveur ne compte plus les remarques blessantes, voire infamantes. Il se dit « agressé ». Et si l'article en question ne l'incrimine pas pour la bonne et simple raison qu'il est impossible de savoir où les abeilles sont allées butiner (1), il l'a vécu comme une mise en cause personnelle. Chez Stéphane Jacquier, l'agriculteur qui effectue les traitements phytosanitaires pour Anthony Jacob sous forme de prestation, le ressentiment est également très fort. Documents à l'appui, il fait état de sa totale incompréhension : « L'article me touche parce que c'est moi qui applique les produits phyto. Mais je connais mon métier. J'ai un BTS en technologie végétale, j'ai obtenu le Certiphyto et j'enregistre tous mes traitements. L'apiculteur met en cause nos pratiques, alors que, justement, nous faisons attention. Nous n'effectuons les traitements que quand c'est nécessaire. Quand nous traitons, c'est au moment optimum, en calculant précisément les doses. Nous opérons à l'aube, avant la sortie des abeilles, et je coupe le pulvé à proximité des ruches... »

Les deux jeunes exploitants ne contestent pas l'exactitude des faits relatés dans Terre Dauphinoise. Mais ils sont d'autant plus remontés que l'article explique qu'une précédente intoxication s'est produite au même endroit en 2014 et mentionne une matière active – le chlorpyriphos-éthyl – qu'ils n'ont pas utilisée l'an dernier. « C'est une substance que l'on retrouve dans le Cuzco, un produit qu'on utilise sur les colzas avant floraison pour lutter contre les méligèthes, indique Stéphane Jacquier. Mais l'an dernier, les colzas n'étaient pas là et nous n'avons pas traité. Mais ça ne veut pas dire que d'autres, dans le secteur, ne l'aient pas fait. C'est pareil pour les produits interdits : il peut y avoir de vieux stocks... »

Pas d'explication pour le moment

Pour l'heure, et même si la suspicion d'intoxication demeure, il est impossible de dire ce qui a tué les abeilles en juin dernier. Contactée en début de semaine, la DDPP a révélé que les résultats des premières analyses d'abeilles prélevées sur le lieu du sinistre n'ont pour le moment rien donné : « Les abeilles sont mortes, mais de quoi exactement ? Impossible à dire, déclare Laurent Vidal, technicien vétérinaire en charge de la filière apicole. Est-ce que les doses sont trop faibles pour être détectées par notre laboratoire ? Personnellement, je n'ai pas d'explication à ce phénomène de mortalité. »

De son côté, l'apiculteur, qui a perdu une soixantaine de ruches (sur un parc de 400 environ), tient à faire savoir qu'il n'a pas cherché à accuser qui que soit en alertant Terre Dauphinoise. C'est une pratique qu'il met en cause et voudrait voir évoluer. « Il me l'a dit au téléphone, confirme Anthony Jacob. Ce n'est pas contre moi, c'est pour que les agriculteurs réagissent. » De ce point de vue, l'objectif est atteint. Mais dans un contexte déjà tendu par la crise de l'élevage, la méthode a été ressentie « comme un attaque contre l'agriculture en général » par de jeunes exploitants qui, par ailleurs, s'inscrivent plutôt dans une démarche agro-écologique (tous deux sont en TCS). D'autant qu'Anthony n'a rien contre les abeilles... « Du miel, j'en mange point. Mais les ruches, ça fait quinze ans qu'elles sont là. Elles n'embêtaient personnes. Il y a de la place pour tout le monde. On peut s'entendre. C'est pour cela que j'ai très mal pris d'être agressé comme ça. »

Marianne Boilève

(1) Une abeille parcourt classiquement 3 km pour butiner, soit 1 500 ha, alors que les parcelles d’Anthony Jacob ne s'étendent que sur 25 ha autour des ruches.