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Débat

Nourrir global, produire local

Les rencontres économiques du Crédit agricole sud Rhône-Alpes se sont intéressées à l'agroécologie, en invitant une table ronde d'experts à s'interroger sur la façon de nourrir la planète d'ici à 2050. A commencer par un état des lieux de proximité.
Nourrir global, produire local

La mode est à l'agroécologie. Tandis que les agronomes font leur révolution copernicienne, les économistes leur emboîtent le pas, à l'image de Bruno Parmentier, ancien directeur de l'Ecole supérieure d'agriculture d'Angers. Car il y a urgence. Demain, la planète devra nourrir 10 milliards d'habitants avec ce qu'elle a. Combiner production, performance économique et respect de l'environnement relève tout autant de l'enjeu mondial que local. Les rencontres économiques, organisées par la Crédit agricole sud Rhône-Alpes le 10 avril dernier à Grenoble, ont ainsi permis de réunir un collège d'experts pour apporter une vision des enjeux au niveau du territoire.

Agriculture diversifiée

Pascal Oger, directeur régional de l'Insee, a indiqué que la région Rhône-Alpes est aujourd'hui peuplée de 6,3 millions d'habitants et qu'elle en compterait 1,4 million de plus en 2040, ce qui en fait la plus dynamique démographiquement de France. Face à cela, la région ne peut offrir que 1,5 millions d'hectares cultivés, soit 37% de sa superficie, ce qui la place en retrait, comparée à la moyenne régionale française qui s'établit à 54%. « Il existe une compétition des usages du foncier », fait remarquer Pascal Ogier. Une forte urbanisation et l'environnement montagnard expliquent ce reste à cultiver limité. En dix ans, la région a perdu 30% de ses exploitations agricoles, qui sont aujourd'hui au nombre de 39 000, employant 74 000 actifs pour un chiffre d'affaires global de 3,8 milliards d'euros. « La productivité du travail continue à s'accroître, insiste Gilles Pelurson, directeur régional de l'alimentation, de l'agriculture et de la forêt. Elle est passée de 5,4 unités de travail pour 100 hectares il y a dix ans à 4,1 UT aujourd'hui ». L'administration recense neuf systèmes d'exploitation en région, signe d'une agriculture très diversifiée « et qui laisse la place à beaucoup d'innovations », ajoute le directeur régional. Il observe que les systèmes de montagne sont globalement bien valorisés, que 30% des productions sont sous signe de qualité et un tiers des systèmes d'exploitations sont orientés vers la vente en circuits court. « Ceux qui font le plus d'efforts sont les producteurs bio », fait remarquer Bruno Parmentier en dénonçant « le grand mythe bio/local/équitable pour lequel les consommateurs ne sont pas encore tout à fait prêts à payer plus cher ». Rhône-Alpes fait cependant figure de précurseur car elle est la première région française en nombre d'exploitations bio. Elles sont 2 867, soit 7,3 % des exploitations régionales et représentent 6,2 % de la SAU régionale (source Corabio).

Des attentes

Et les attentes des consommateurs sont au rendez-vous, qu'il s'agisse de bio ou de circuits courts. « C'est un système robuste et anticrise, mais qui fonctionne parce qu'il existe un consommateur demandeur », confirme Gilles Perluson. Un premier magasin de producteurs bio ouvrira d'ailleurs ses portes à Chirens, en Isère, avant la fin de l'année. Quant à la Halle du Terroir, elle accueillera les consommateurs dès le mois de mai à Salaise-sur-Sanne. Elle réunit un collectif de 80 agriculteurs autour de la réalisation de ce supermarché de 700 m2, géré par les exploitants, au plus près du consommateur. Ce nouveau concept de grande surface de produits frais et locaux a reçu l'aide de la coopérative La Dauphinoise, très sensible à l'innovation en agriculture. La coopérative joue le rôle d'intermédiaire entre les producteurs et les marchés et permet une gestion commune du risque. « La diversification des productions est une façon de gérer le risque », précise son président, Roland Primat. Il rappelle qu'en Rhône-Alpes, la taille des exploitations représente un handicap et ne permet pas de jouer sur les prix. Alors, il a y « d'autres cartes à défendre ». Ce sont celles de la production de semences par exemple, en relation avec la recherche variétale. Roland Primat se montre très confiant au regard des évolutions scientifiques. Son regard se porte autant en direction de ce retour aux bases de l'agronomie et à la notion du sol, que du devenir des OGM. Fragiles et non maîtrisées donc rejetées en France aujourd'hui, mais peut-être utiles demain, grâce aux travaux scientifiques.

Transformation sur place

Enfin l'agriculture des territoires se développe d'autant mieux qu'elle est portée par une industrie agroalimentaire dynamique. L'avantage de Rhône-Alpes est l'ancrage territorial de ces industries du lait, de la viande ou autre. On compte 1 300 entreprises agroalimentaires, qui emploient 27 000 salariés pour un chiffres d'affaires de 8 milliards d'euros, dont 11% réalisés à l'export. « 70% des produits alimentaires sont transformés sur place », fait remarquer Philippe Chapuis, directeur de l'agroalimentaire de Crédit agricole SA. La banque est l'auteur d'une étude qui indique que ce sont les entreprises réalisant plus de 500 millions d'euros de chiffre d'affaires, les majors, qui dégagent les meilleures marges, de même que celles situées sur le segment 2 à 10 millions d'euros. Entre ces deux catégories, les entreprises affichent une santé plus fragile. « L'effet terroir joue pleinement pour les petites entreprises qui sont les plus rentables », indique le banquier.

Isabelle Doucet
 
Expertise / Auteur de plusieurs ouvrages, orateur de talent, Bruno Parmentier défend une « agriculture écologiquement intensive ».

« Du bon et du cher »

Pour Bruno Parmentier, tout ou presque reste à inventer. Ou a réinventer. « Comment nourrir 10 milliards d'habitants d'ici 2050 quand, aujourd'hui, 850 millions de personnes ont faim ? » Plus nombreux, plus consommateurs de protéines : il faudrait que l'agriculture accroisse sa production de 70% en 35 ans pour répondre aux besoins des habitants de la planète. « Il s'agit de produire plus et mieux avec moins (de terre, d'eau, de pétrole, de chimie, de machines) », résume l'expert. Reste donc la nature et l'aide des biotechnologies. Avec humour, Bruno Parmentier explique que les Etats-Unis ont fait le choix d'une approche accélérée avec l'aide des OGM, tandis que le vieux continent évolue avec respect. « En Europe, nous savons ce que nous ne voulons pas, il reste donc à intensifier la culture bio », déclare-t-il en reprenant le terme consacré par le Grenelle de l'environnement d'agriculture écologiquement intensive. Place donc aux couverts végétaux pour capter le soleil tous les jours de l'année, aux mélanges des plantes, entre racines profondes ou superficielles, céréales et légumineuses, pièges ou amies à insectes... L'économiste annonce le retour des haies et des arbres aux racines profondes, encense les vers de terre, les chauves-souris, les chouettes et les coccinelles, préconise d'observer et d'imiter la nature. Mais surtout, il se fait le chantre « du bon et du cher » pour la France. Exit les poulets à bas coût exportés à l'aide de subventions européennes et nourris grâce à du maïs importé, place au poulet de Bresse ou de Loué. « Nous ne pourrons élever en Europe que des animaux qui mangeront des céréales européennes », martèle-t-il. Enfin , il pousse le curseur un peu plus loin en parlant de ces nouvelles productions « d'animaux à sang froid » : crevettes produites dans des bâtiments à énergie positve, poissons d'élevage herbivores et pourquoi pas insectes ? « Tout va changer en agriculture et j'espère que ça va marcher », conclut-il.
ID

 

Signes de qualité

AOP, IGP, Label rouge... il existe en France plus d'un millier de signes officiels de qualité, qui caractérisent des produits agricoles bruts ou transformés. Ils sont gérés par l'Institut national de l'origine et de la qualité (Inao) qui compte deux délégations en région. « Une exploitation sur quatre est concernée par un signe de qualité », rapporte Valérie Keller, déléguée territoriale adjointe de l'Inao Sud-Est. Vins, volailles, fromages occupent le haut du tableau des signes, dont les plus anciens remontent à 1905. La noix de Grenoble a obtenu son AOC en 1938, qui s'est transformée en AOP en 2009.