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Exposition

Noyés dans le paysage

A Vinay, le Grand séchoir consacre pour la première fois une exposition sur les paysages de noyeraies isérois. Une thématique qui permet de croiser les approches et les disciplines. A visiter avec un regard gourmand.
Noyés dans le paysage

Le voyage commence dans un cabinet de curiosités. Au sol, une carte. Elle indique à qui l'ignorerait que le pays de la noix se déploie de la vallée de l'Isère aux collines des Chambaran jusqu'aux contreforts du Vercors. A gauche, à côté du portrait d'un illustre inconnu, le « paysa-géologue » Emile Ramies, un mannequin porte une robe haute-culture, griffée « polycultureuse, noix et céréales ». Le ton est donné : la science et la création seront ici déclinées sur le mode imaginaire. Impression étrange, confirmée par la lecture d'un feuillet émergeant d'une vieille Olivetti. Il s'agit d'une « étude paysa-géologique de la basse vallée de l'Isère (1904-1907) », où l'auteur, le fameux Ramies, raconte qu'après « avoir parcouru le monde, [il a] fait halte dans ce merveilleux vergers de 600 000 noyers, incroyable paysage façonné par l'homme »...

Paysa-géologie

La paysa-géologie serait-elle une science aujourd'hui disparue ? Que nenni: c'est une pure invention de l'artiste plasticienne Maud Bonnet qui, avec le photographe Christophe Huret et le scénographe Jean-Noël Duru, a élaboré la nouvelle exposition temporaire présentée au Grand séchoir. Inspiré de Paysage > Paysage, l'événement culturel isérois porté par le conseil départemental de l'Isère depuis l'automne dernier, ce travail artistique propose aux visiteurs trois points de vue décalés sur les paysages de la vallée aux 600 000 noyers. C'est la première fois que la Maison du pays de la noix se penche exclusivement sur les paysages de noyeraies isérois. « C'est un patrimoine qu'on a sous les yeux, mais que nous n'avions jamais abordé d'une façon précise, explique Marion Carcano, la directrice du Grand Séchoir. C'est un sujet vaste et complexe qui fait appel à plein de disciplines différentes : l'agriculture, l'économie, l'aménagement du territoire, les beaux-arts... La question est de savoir comment la nuciculture participe à la constitution d'un paysage très particulier. »
Ancrée dans le réel mais parcourue d'imaginaires, l'exposition croise les regards, quitte à parfois semer le doute. Certes, dans le cabinet de curiosités, le visiteur averti sourira devant ce crâne de chevreuil nucicole (Capreoluscapreolusnuxis), affligé d'une « excroissance frontale de type cerneau ». Il s'amusera de ces « vanités à la noix », ces « noix calcairisées » et autre bustier du bois de Gargamelle, comprennant qu'il s'agit là de joyeuses élucubrations de la talentueuse Maud Bonnet. Mais le fait de présenter, sous une même vitrine, des collections de museum d'histoire naturelle, comme ce zeuzère et ce carpocapse, redoutables ennemis du noyer, à côté d'objets totalement (et remarquablement) fabriqués, crée un léger sentiment de malaise. Surtout en ces temps de confusion, où il devient parfois compliqué de distinguer le vrai du faux.

Art de la greffe

Cette petite réserve mise à part, l'exposition est un pur moment de moment de bonheur. On y apprend plein de choses, sans s'ennuyer une seconde. Le néophyte découvre par exemple que le noyer, amateur des alluvions fluvio-glaciaires et de l'ensoleillement de la vallée de l'Isère, s'accomode fort bien des calcaires du Vercors, mais ne pousse guère au-delà de 600 mètres d'altitude ; ou que d'audacieux paysans ont, dès le XVIe siècle, inventé l'art de la greffe pour créer des noyers adaptés au sol et au climat local.
Dans l'espace Paysage sensible, habillé par les photographies de Christophe Huret, on se rend soudain compte que les contours des noyeraies sont fonction de leur implantation. Les images racontent ces lignes et ces variations au fil des âges et des saisons. Dans la plaine, les vergers, très accessibles aux ramasseuses à noix, se touchent au point de former une trame régulière, rigoureuse et serrée, qui, vue de la falaise abrupte du Vercors, fait penser à un océan de noyer. Sur les coteaux en revanche, les noyeraies s'insèrent dans un paysage mosaïque, composé de bois, de champs, de prairies pâturées par les vaches dont le lait sert à la fabrication du saint-marcellin.

Noix de Grenoble ou noix de coco ?

En perpétuelle évolution, ce paysage - ou plutôt ces paysages - est aujourd'hui en pleine mutation. La spécialisation dans la nuciculture induit de nouvelles pratiques et donc de nouvelles hypothèses concernant le futur : « Verra-t-on émerger davantage de noyeraies conduites en basse tiges similaires aux vergers de petits fruits ? », peut-on lire sur un des cartouches du troisième espace de l'exposition consacré au Paysge aménagé. Le grignotage des parcelles par l'expansion urbaine et le développement des nœuds routiers interroge. Face aux enjeux économiques et sociaux, comment préserver le caractère unique des paysages de la vallé de l'Isère ? Quid des savoir-faire et des évolutions futures liées au changement climatique ? Les nuciculteurs feront-ils un jour pousser des noix de coco en lieu et place des noix de Grenoble ? Autant de questions soumises à la réflexion du visiteur qui, par un amusant jeu de figurines, est invité à composer son paysage idéal. D'un coup, on se prend à rêver. Et tout devient possible.

Marianne Boilève

En pratique

Le Grand Séchoir
705, route de Grenoble à Vinay
Ouvert tous les jours (sauf le lundi) de 10h à 18 jusqu'au 31 octobre et de 14h à 17 h 30 à partir du 1er novembre.

 

Semaine du goût / Du 9 au 15 octobre, la Maison du Pays de la noix se met au diapason de la semaine du goût. En écho à l'exposition temporaire, elle propose des activités pour les enfants, un repas gourmand et marché de terroir.

Les paysages gourmands du Grand Séchoir


Le mercredi 11 octobre, de 15 à 17h, quatre ateliers ludiques inviteront les enfants à partir de 6 ans à découvrir les paysages à travers les activités agricoles qui les animent. Catherine Duboucher, éleveuse de vilardes à Izeron, leur expliquera par exemple que les vaches ne se contentent pas de produire du lait ou de la viande : elles entretiennent aussi les paysages en les pâturant. Michaël Burdi, apiculteur à Murinais, leur fera quant à lui découvrir la diversité des miels des Chambaran, du Vercors ou de la vallée de l'Isère.
Le dimanche 15 octobre, les producteurs locaux du Vercors et du Sud-Grésivaudan (la ferme de la Maye, la ferme des Villardes, Petits pois carottes et Cie, le domaine Breyton...) tiendront un marché de terroir sur le parvis du Grand séchoir et feront la part belle aux trois AOP de la zone. En parallèle, le chef Hervé Duquesne, du restaurant Au Roman du Vercors (Saint-Roman), mitonnera un repas hors-série avec les produits du marché. Les enfants ne seront pas en reste, qui pourront participer au jeu-concours "Des paysages dans mon assiette" pour gagner des lots gourmands et imaginer un nom commençant par la lettre O pour les vaches qui naîtront en 2018. Si sa proposition est retenue, l'enfant lauréat pourra rendre visite à la vache dont il sera en quelque sorte le parrain.
MB
Tarif des ateliers du mercredi : 5 euros. Réservation indispensable au 04 76 36 36 10.
Marché de terroir le dimanche de 10h à 18h.