Œufs bio : bien calibrer son élevage
Depuis l'annonce de la fin de l'élevage de poules en cage en 2022, c'est la ruée vers l'œuf... alternatif. Qu'il soit issu d'élevage en plein air, Label rouge ou bio, ce type de production représente désormais près de 50% du marché français, contre un quart il y a dix ans. Dans ce contexte porteur, les œufs bio gagnent rapidement du terrain. La production a progressé de 34 % entre 2014 et 2017, et de 7 % sur le premier semestre 2018, par rapport à la même période en 2017.
Relocalisation
Avec 390 000 poules pondeuses bio (17% du cheptel français) et près de 180 élevages (19% des élevages) (1), la région Auvergne-Rhône-Alpes n'échappe pas au mouvement. Certains observateurs estiment donc qu'il existe une « réelle opportunité à créer une filière durable et cohérente », d'autant que « les opérateurs sont en recherche de relocalisation ».
Reste à savoir vers quel type d'élevage se diriger. Petite unité ou grosse structure ? Indépendance ou intégration ? Chaque porteur de projet se pose les mêmes question. Car la prise de risque, la conduite, les investissements et les débouchés ne sont évidemment pas les mêmes pour un atelier de 250 poules pondeuses en commercialisation directe et un poulailler de 15 000 bêtes en intégration. La philosophie non plus.
Lors d'une journée d'information consacrée à la commercialisation des œufs bio, qui s'est tenue en juillet à Saint-Jean-de-Bournay, les techniciens du réseau des agriculteurs bio d'Auvergne-Rhône-Alpes et le Cluster Bio ont mis en garde contre une « course à l'agrandissement » et insisté sur l'aspect seuil de la problématique, en raison du risque salmonelle. « En dessous de 250 poules pondeuses, la recherche de salmonelles n'est pas obligatoire , a rappelé Nicolas Ghiotto, le technicien de l'Adabio. Au-dessus, on rentre dans une politique de contrôle sanitaire, avec un contrôle toutes les 15 semaines et un risque d'abattage en cas de problème. Ce qui explique que beaucoup de gens font le choix de petites structures. »
Epée de Damoclès
Reste qu'aujourd'hui la dynamique n'est pas portée par les petits ateliers, mais par des installations économiquement viables, oscillant entre 4 000 et 9 000 poules. A Thodure, Jean-François Charpentier par exemple vient d'installer un bâtiment de 15 000 poules pondeuses bio en intégration avec La Dauphinoise. « Si on ne va pas vers des ateliers conséquents, on n'arrivera pas à faire face à la demande française et on sera obligé d'importer des œufs bio », estime-t-il. Depuis la mise en route en juin, l'éleveur pilote son élevage (cinq bandes de 3 000 poules) avec une grande rigueur. Mais, comme tous ses collègues, il vit le risque salmonelle comme une véritable épée de Damoclès. Si une trace de salmonelle est détectée dans un bâtiment, les volailles sont abattues. « La pression sanitaire est compliquée, reconnaît Jean-Maxime Buisson, éleveur à Bourdeaux et porte-parole d'Agribiodrôme. S'il y a abattage, c'est une perte sèche, même avec la charte sanitaire qui vous indemnise la valeur des poules, mais pas la production. Dans notre ferme, nous avons 4 200 poules réparties en six bâtiments, avec 7 hectares de parcours boisé. Nous produisons des œufs (1,2 million par an) entre deux prélèvements sanitaires. La problématique salmonelle revient tout le temps. Nous expérimentons la phagothérapie pour lutter contre. Mais ça peut arriver partout, dans les petits élevages comme dans les bâtiments high-tech, car la poule peut être porteuse saine et qu'il peut y avoir des contaminations croisées. L'Etat se bat contre un fantôme. »
Un fantôme qui engendre pourtant plus de pertes au sein des exploitations que de victimes chez les consommateurs. Début septembre, un collègue de Jean-Maxime Buisson a d'ailleurs fini par jeter l'éponge après 18 ans de production bio indépendante. Il a arrêté son activité (et licencié trois salariés) après un troisième contrôle positif à la salmonelle et ce malgré la mise en place de mesures préventives... « Toute sa clientèle cherche des œufs, constate Jean-Maxime Buisson. Pour moi, c'est bien commercialement. Mais je n'arriverai pas à fournir, car je ne veux pas m'agrandir. Je préfère qu'on installe des jeunes, mais on n'y arrive pas, à cause des normes et du foncier. »
Partage des risques
Le point de vue de Michel Ferrys, à Chaponnay (Rhône), est sensiblement différent. Installé en 2009, il a « commencé par élever 249 poules pour éviter le contrôle sanitaire et le centre de conditionnement ». Mais comme la demande croissait et qu'il n'était « plus possible de vivre avec 249 poules », l'élevage est passé à 500, puis à 1 500 bêtes. Michel Ferrys se retrouve aujourd'hui à la tête d'un élevage de 7 500 poules pondeuses bio, « 30 000 avec le parc de la plateforme de production indépendante » qu'il a créée avec quelques collègues éleveurs alentour. « Plutôt que de continuer de grossir, j'ai préféré monter une plateforme pour regrouper nos surplus d'œufs et les commercialiser avec Biocoop », explique-t-il. Intérêt du système : les éleveurs font des vides sanitaires chacun à leur tour, ce qui permet une gestion plus souple, mais aussi un partage des risques. « On continue chacun à vendre des œufs, même si on est en période de vide sanitaire, précise l'éleveur. Quand on en a besoin, on achète des œufs à la plateforme, à un prix constant, ce qui permet de maintenir un équilibre. »
Bien que répondant au même cahier des charges, les deux éleveurs défendent deux systèmes opposés. « D'ici peu, 32 millions de poules en cage vont disparaître, rappelle Michel Ferrys. Il va y avoir une demande forte pour le bio. Si on n'est pas prêts à produire, qu'est-ce qu'on va faire ? » De son côté, l'éleveur drômois appelle à la prudence. Ce qu'il craint, lui, c'est que « le modèle conventionnel soit plaqué sur le bio » et que le consommateur finisse par se sentir floué par le développement de bâtiments de taille démesurée. « La filière est en train de déraper et ça risque d'abîmer sa réputation, prévient Jean-Maxime Buisson. Les consommateurs avertis ne lui feront plus confiance. » Et les distributeurs pourront en profiter pour négocier des prix au rabais.
Marianne Boilève
(1) Source : Agence Bio/OC
De la pénurie à l'euphorie
En Rhône-Alpes comme partout en France, la demande en œufs alternatifs explose. Lors de la journée d'échanges organisée à Saint-Jean-de-Bournay, opérateurs, distributeurs et transformateurs ont exprimé leurs attentes, évolution de gamme oblige. Casino ou la sarl P'tit Gone par exemple cherchent des œufs coquille, fermiers, de plein air ou bio. Bjorg, Bouvard pâtisserie ou les ravioles Saint-Jean cherchent aussi de leur côté. Filiale de La Dauphinoise, Val d'Eurre est en quête d'éleveurs « pour répondre à la demande qui est énorme ». David Michelas, son directeur commercial, rappelle aux « éleveurs qui hésitent à investir à cause de la salmonelle, de la pression sanitaire » ou qui veulent préserver leur indépendance, que la Dauphinoise a mis en place un système d'assurance en cas de problème et que « la mutualisation et l'organisation collective ont aussi leurs qualités ». A un éleveur qui se demande quelle perspective de revenu il peut espérer avec un élevage de 3 000 poules, la représentante de Valsoleil répond « 1 600 euros mensuels, avec un poulailler de 9 000 poules, 660 000 euros d'investissement et 3 h 30 de travail par jour, y compris le dimanche ». Avec sa plateforme, Michel Ferriz assure qu'un éleveur peut espérer un chiffre d'affaire de 7 500 euros avec 5 400 poules, aliment déduit, restant à charge l'eau, les charges, le salaire et la MSA.Dans un tel contexte, de nombreux producteurs sont en cours de conversion et de nouvelles productions sont attendues dans les 18 prochains mois. La dynamique est telle que le syndicat de défense de l’aviculture biologique (Synalaf) s'inquiète d'un risque de surproduction qui pourrait « être synonyme de perte de valeur pour la filière ». Le syndicat « compte sur la vigilance et la responsabilité des opérateurs pour assurer un développement cohérent et durable de la filière ».MB