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Stratégie

Oser le changement

Grâce aux témoignages de deux agriculteurs du sud-Grésivaudan, le comité de territoire a montré que le changement en agriculture était possible. Oser se lancer, avancer étape par étape, rebondir après les échecs ou les difficulté, sont les clés de la réussite.
Oser le changement

Le changement, ce n'est pas forcément facile, mais c'est faisable. En agriculture aussi. Deux agriculteurs du sud-Grésivaudan, Bruno Neyroud et Jean-Pierre Gilbert, ont témoigné en ce sens à l'occasion de l'assemblée générale du comité de territoire qui s'est tenue le 19 janvier à Saint-Pierre-de-Chérennes. Dans un contexte agricole mouvant où les pressions économiques, environnementales et sociales sont de plus en plus fortes, les agriculteurs cherchent à adapter leur système d'exploitation. Mais ce n'est pas toujours si simple. « Avoir l'idée d'un changement, c'est une chose. Passer à l'acte, c'en est une autre », reconnaît Manuelle Glasman, coach pour des agriculteurs en situation de changement à la chambre d'agriculture de l'Isère, qui a animé le débat.

Etre crédible

Bruno Neyroud, l'un des trois associés du Gaec de Sully, en possession d'un quota de 550 000 litres de lait, à Varacieux, l'assure. Ce n'est pas sans inquiétude qu'ils ont changé de laiterie, passant, en juillet 2015, de Lactalis à deux entreprises locales : la fromagerie du Murinois à Murinais et la fromagerie alpine à Romans-sur-Isère. Mais, « le fonctionnement et la gestion de Lactalis ne correspondaient pas à nos attentes. Pour le groupe, le lait est une matière première. Pour nous, c'est un produit au sens noble du terme. Nous avons donc préféré travailler avec des entreprises qui, pour fabriquer leurs fromages, s'appuient sur l'image de notre exploitation produisant un lait IGP (Indication géographique protégée) ».

Cela ne fut pas facile pour autant. Bruno Neyroud et ses associés ont dû avancer par étape. Ayant entendu parler de la fromagerie du Murinois qui allait se retrouver sans lait à transformer suite à l'arrêt de l'unique exploitation qui la livrait, ils se sont rapprochés d'elle. Mais le fait qu'elle collecte une partie de leur lait allait leur faire devoir des pénalités à Lactalis. Estimées à 10 % du chiffre d'affaires de l'atelier laitier du Gaec, les associés se sont tournés vers l'autre entreprise à qui profitait le quota de l'exploitation qui travaillait avec le Murinois : la fromagerie alpine. « Nous avons fait visiter notre ferme à ces deux entreprises pour leur montrer comment nous travaillons et voir si cela pouvait les intéresser. Car, je suis convaincu que l'on ne peut jamais aussi bien présenter son exploitation que lorsqu'on est dedans. C'est ce qui nous rend crédible. A condition d'être sûr de son système et de bien savoir le défendre », explique l'éleveur.

La fromagerie du Murinois s'est facilement laissée convaincre. La fromagerie alpine a pris le temps de la réflexion. Une fois assurés que leur lait serait collecté, les associés du Gaec ont informé Lactalis de leur volonté de partir. Ce départ s'est trouvé facilité par l'absence de contrat liant les deux parties.

Des difficultés et des inquiétudes

Bruno Neyroud reconnaît qu'une part de chance a accompagné la démarche du Gaec. La recherche de lait de l'entreprise du Murinois a sonné comme une opportunité et l'appui du dirigeant de la fromagerie alpine, prêt à reprendre le reste de leur production, a permis la concrétisation du projet. Mais ils ont essuyé des difficultés et des inquiétudes. Notamment, au moment où ils ont pensé devoir payer des pénalités à Lactalis. « Nous avons voulu continuer. Petit à petit, les choses se sont mises en place », se souvient Bruno Neyroud. Aujourd'hui, les associés du Gaec de Sully sont satisfaits de voir leur lait payé 30 euros de plus les mille litres et de le livrer à des entreprises qui permettent une valorisation plus locale de leur produit. « En tant que producteur et président du Comité pour le saint-marcellin, je suis favorable au développement des producteurs fermiers. Mais celui des artisans fromagers peut aussi s'avérer intéressant. C'est une voie qu'il ne faut pas négliger » estime-t-il. Pour le Gaec de Sully, la solution n'était pas écrite au départ. Bruno Neyroud, Cédric Giroud et Jean-Pierre Détroyat, les trois associés, qui le composent, se sont fait confiance et ont trouvé la solution adaptée à l'exploitation. Il fallait oser. Le pari est réussi.

Isabelle Brenguier

Persévérer

Jean-Pierre Gilbert aussi a osé le changement. Agriculteur à Saint-Bonnet-de-Chavagne, il exploite une soixantaine d'hectares en cultures et céréales et 18 en noyers. Au début des années 2000, il a changé ses  pratiques culturales. Il est passé au non labour et au semis direct pour certaines cultures.

 

« Agronomiquement, j'allai dans le mur. Il fallait que je travaille autrement si je voulais faire face aux sols dégradés que j'avais et retrouver de la marge. Je n'ai pas fait de changements radicaux. Je les ai fais par petites touches. J'ai implanté des couverts, arrêté les insecticides sur colza et travaillé avec le semoir de semis simplifié de la Cuma de Saint-Lattier. Je n'ai pas réalisé d'achats de matériel onéreux », explique l'agriculteur, qui s'est formé en lisant des articles dans des revues et sur internet et en participant à des échanges au sein de groupes spécialisés. Sa démarche n'a pas été facile pour autant. Il a connu des échecs et affronté certaines critiques. Certains printemps, il a même repensé sortir la charrue, mais, soutenu par d'autres agriculteurs engagés dans la même démarche, il a persévéré, et petit-à-petit, il a eu de moins en moins de problèmes.
Jean-Pierre Gilbert estime que la présence de l'atelier nucicole, qui lui a permis de garder une sécurité économique et technique, a facilité cette transition. « On ne peut pas tout changer en même temps. Il faut sécuriser une partie de son exploitation », assure-t-il. Aujourd'hui, il est satisfait de réussir à produire différemment, avec un résultat économique qui lui convient. « Je laisserai à la génération suivante un sol vivant non dégradé, avec des cultures qui poussent mieux. C'est une fierté », avance-t-il
IB