Accès au contenu
Grenoble

Périlleuses politiques du loup

Gestion environnementale/A l'occasion du forum départemental des espaces naturels protégés, un coup d'oeil dans le rétroviseur permet de constater que le retour du loup en France a remis en cause la cohésion nationale et que les pouvoirs publics n'ont pas fini d'apaiser les discordances entre lycophiles et lycophobes.
Périlleuses politiques du loup
« Le constat est aujourd'hui facile à faire d'une polarisation des opinions relatives aux loups : certains interlocuteurs sont pour, d'autres contre. Il est tentant de croire qu'il en a toujours été ainsi. Ce n'est pourtant pas le cas. S'il existe à présent des publics lycophiles et des publics lycophobes, c'est que des acteurs se sont mobilisés pour en sensibiliser d'autres à leurs problèmes de loups », a analysé Antoine Doré, doctorant en sociologie au sein de l'unité de recherche sur le développement des territoires montagnards du Cemagref de Grenoble, lors du dernier forum départemental des gestionnaires d'espaces naturels protégés, le 5 avril à l'hôtel du Département. Sa théorie s'appuie notamment sur le fait que « l'annonce publique de la présence de loups dans le Mercantour, en 1993, n'a pas immédiatement déclenché de réactions d'opposition, contrairement à ce que craignaient les personnes informées. Les publics se sont constitués progressivement, à la suite d'un important travail de médiatisation mené par des professionnels de l'élevage confrontés à la présence des prédateurs ».
Constatant que « les loups ne colonisent pas seulement des milieux naturels, mais aussi le monde de la science, celui du droit, des médias, de l'Etat », le doctorant estime qu'« étudier la trajectoire des loups et des populations qu'ils forment est affaire de biologistes, mais que cette trajectoire importe aussi au sociologue. Des événements comme l'arrivée des loups dans un massif, la découverte d'un cadavre, une attaque sur un troupeau ayant causé de nombreuses victimes ou des évolutions comme un changement dans le régime alimentaire des animaux interviennent sur la carrière politique des animaux », illustre le chercheur.
Un enjeu de cohésion
L'analyse de ces évènements lui permet notamment d'analyser le retour du loup comme « une épreuve d'Etat », qui a mis les pouvoirs publics dans une situation particulièrement délicate à la fin des années 1990. Ils sont alors « interpellés de toutes parts, les mesures de protection des loups étant jugées inappliquées par les uns, et les mesures de protection des moutons inapplicables par les autres », décrit Antoine Doré. « La cohésion étatique n'est pas mise en cause tant que les loups restent dans le Mercantour et que le parc national, en tant qu'établissement, prend en charge l'ensemble des volets de l'action administrative (constats d'attaques, procédures d'indemnisation, suivi scientifique), explique le doctorant. La situation se corse lorsque plusieurs services administratifs, à l'échelon décentralisé, et les deux ministères chargés de l'agriculture et de l'environnement, à l'échelon central, sont censés coopérer et que leurs positions sur la question des loups apparaissent divergentes. Progressivement, l'Etat s'essaie à parler d'une seule voix ». Mais « élaborer une politique des loups suppose de tenir compte de l'ensemble des trajectoires des loups et de veiller à ce qu'elles ne deviennent pas impossibles à articuler et à aligner, prévient Antoine Doré. Construire une politique suppose alors de suivre le travail des acteurs dans les différents mondes, de s'intéresser à la fois aux avancées des loups, de la science des loups, du droit des loups, des modes de gestion des loups, à l'évolution des publics, afin de pouvoir repérer et, si possible, résoudre les discordances qui apparaissent ». Et, bien sûr, « ce travail implique que des moyens lui soient consacrés ». Il semble que les pouvoirs publics aient encore du pain sur la planche en matière de gestion des populations de loups.
Cécile Fandos
----- ENCADRE ----------------------------------------------------------------------------------------------------
La mutation du loup
Lors du dernier forum départemental des gestionnaires d'espaces naturels protégés, le doctorant en sociologie Antoine Doré a rappelé la constitution progressive d'une « science du loup », née aux Etats-Unis dans la première moitié du vingtième siècle. A cette époque, « le loup cesse d'être une bête fauve sanguinaire pour devenir un superprédateur garant de la bonne santé des troupeaux d'ongulés et de l'équilibre des milieux naturels », relève Antoine Doré, qui note aussi que « la production de connaissances sur les loups s'académise et s'internationalise » dans les années 1960 et 1970, époque à laquelle « une communauté de lycologues engagés dans la conservation de l'espèce se constitue ».
----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------