Pas de vacance pour le planning
Quand on demande aux agriculteurs de s'impliquer dans les organisations professionnelles, personne n'a le temps. Joël Guillot pas plus qu'un autre. Avec un élevage d'une soixantaine de bêtes (bovins viande et veaux sous la mère), il est déjà difficile de se dégager du temps pour soi ou pour la famille. Alors le collectif... Pourtant l'éleveur, installé à Saint-Honoré, au-dessus de la Mure, vient d'accepter de prendre la responsabilité du planning du service de remplacement dans le Sud Isère, en remplacement de Frédéric Radix. Une charge de plus dans un quotidien déjà bien lourd, mais qui revêt une importance particulière à ses yeux : « Je suis bien conscient qu'il faut qu'on se mobilise pour faire perdurer les choses, même si ce n'est pas évident... » Ça l'est d'autant moins que Joël est seul à travailler dans son exploitation et que, l'hiver, il se fait double actif, pour améliorer un revenu plutôt modeste.
Effet réseau
Pour impliquante qu'elle soit, Joël Guillot n'assure pas seul sa nouvelle mission qui consiste essentiellement à gérer le planning des demandes de remplacements dans le Sud Isère. Pour la partie administrative, tout est centralisé auprès de l'équipe du service départemental, qui connaît les dossiers sur le bout des doigts et fait fonctionner le réseau à chaque fois que nécessaire. « Je ne sais pas si je vais arriver à tout concilier, confie le nouveau responsable du planning. Mais j'ai à cœur de m'en occuper. Il faudrait au moins que l'on parvienne à maintenir ce qui existe. »
L'enjeu dépasse le seul plateau matheysin. Il concerne plusieurs dizaines d'agriculteurs dans un secteur qui regroupe, outre la Matheysine, le Trièves, le Grésivaudan, Belledonne, le Valbonnais et les cantons limitrophes. Longtemps, le service de remplacement y a plutôt bien fonctionné. « Nous avions un service local qui tournait pas trop mal, avec un prix de journée pas trop élevé », témoigne Daniel Roussin, le responsable du secteur. Mais la fusion des services locaux, en janvier 2016, a changé la donne. Si l'opération a conduit à mutualiser les moyens, et donc à gagner en efficacité, elle a aussi eu des conséquences, notamment sur le prix de journée qui, de 80 est passé à 120 euros dans le Sud Isère. Sans être un luxe, faire appel au service de remplacement est devenu plus compliqué pour nombre d'exploitations fragilisées par la crise économique. « On est dans une situation très délicate : il n'y a que ceux qui sont bien installés qui peuvent faire appel au service de remplacement », reconnaît Daniel Roussin.
Apprendre à décrocher
Le paradoxe, c'est que les besoins de remplacement sont énormes. « J'ai des collègues, y compris des jeunes, qui ne veulent pas décrocher, observe Joël Guillot. Ils auraient pourtant besoin de lever le pied. Moi-même, j'ai du mal à m'arrêter : il y a toujours quelque chose à faire. Mais je me rends compte qu'on en a vraiment besoin. C'est important de passer un peu de temps avec sa famille, de partager autre chose avec ses enfants, plutôt que de sans cesse courir avec son tracteur. » S'il avoue que lui-même ne fait pas assez appel au service de remplacement, par manque de moyens, Joël Guillot s'autorise quelques petites coupures de temps en temps : « C'est tout une organisation de partir. Il faut tout préparer, penser à tout, ce n'est pas rien. Mais quand on a quelqu'un de confiance, à qui on peut confier l'exploitation sans crainte, c'est vraiment super. »
Les adhérents au service de remplacement ont la chance de pouvoir compter sur des salariés compétents. Ce sont des personnes expérimentées qui peuvent assurer les missions les plus diverses. Mais pour les garder, il faut de l'activité. Donc créer un cercle vertueux combinant offre et demande. Reste à convaincre les agriculteurs de faire appel plus régulièrement au service, non seulement pour s'évader un peu, mais aussi pour être sûrs de pouvoir compter sur quelqu'un en cas de coup dur. « On peut se retrouver du jour au lendemain sur un lit d'hôpital, avertit Joël Guillot. Le service de remplacement peut apporter des pistes. » Encore faut-il que les agriculteurs contribuent à le faire exister.