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Société

Pédagogie dans les alpages

En milieu rural comme en montagne, les problèmes de cohabitation entre agriculteurs et néo-ruraux ou amateurs d'activités de loisir sont légion. Consciente de ces difficultés, la Fédération des alpages de l'Isère mène un patient travail de communication et de sensibilisation sur le terrain, mais aussi en ville.
Pédagogie dans les alpages

Des trailers dans les alpages, des randonneurs dans les pâturages, des mauvais coucheurs dans les parages. En quelques années, la cohabitation et le partage de l'espace sont devenus des enjeux cruciaux. En montagne comme en milieu rural, éleveurs et agriculteurs se retrouvent de plus en plus souvent confrontés à des situations complexes à gérer, du fait d'une méconnaissance ou d'une incompréhension de la part d'usagers totalement déconnectés des réalités agricoles et pastorales. Quel éleveur ne s'est jamais vu reprocher les « nuisances » émanant de sa ferme ? Quel berger n'a jamais rencontré de problèmes avec ses chiens de protection ? Conscients de ces décalages, organisations professionnelles, élus, territoires et associations tentent autant que faire se peut de mettre de l'huile dans les rouages et de créer du lien au travers de chartes du « bien vivre ensemble » ou de moments de partage.

Randonneurs de tout poil

Parmi les organisations les plus en pointe sur le sujet, la Fédération des alpages de l'Isère tient une position originale. Du fait de son champ d'action et de sa proximité avec la métropole grenobloise, elle s'est très tôt intéressée aux questions de cohabitation en montagne. Les espaces pastoraux étant depuis longtemps arpentés par des randonneurs de tout poil, et en toutes saisons, elle a développé de nombreuses initiatives en direction du "grand public". Elle a d'ailleurs mis sur pied une commission "Tourisme-culture-Communication", sorte d'espace-forum réunissant des représentants du monde agricole et des territoires, des acteurs de l'environnement, du tourisme, de la culture, ainsi que des activités sportives et de loisirs. La mission de cette instance consultative : « Aborder les questions pastorales en lien avec les autres usages de l'alpage, en particulier le tourisme. »

Il y a du boulot. Avec l'augmentation exponentielle de la fréquentation et la diversité croissante des activités sportives et de loisir en montagne, les problèmes de cohabitation sont réels. « On est parfois surpris par certaines attitudes ou par le décalage entre les représentations des gens et les réalités sociales et économiques de l'alpage », déplore Patrice Marie, le président de la commission "Tourisme-culture-Communication" de la FAI, qui, comme d'autres, est régulièrement témoin d'incivilités et de conduites inappropriées. Du touriste qui prend le berger en photo sans lui demander son avis au vététiste qui dévale une pente sans se soucier des activités agricoles ou pastorales qui s'y pratiquent, les exemples de comportements désinvoltes ou irrespectueux sont encore trop nombreux. Une réalité d'autant plus difficile à vivre pour les bergers et les éleveurs qu'elle s'ajoute aux complications liées à la prédation. « Aujourd'hui, de toute façon, on est tellement malmenés, notamment par les défenseurs du loup, qu'il faut qu'on prenne la parole, estime Patrice Marie. C'est difficile pour nous. Mais il faut le faire : on n'a pas le choix. C'est notre devoir de discuter avec les gens et de les informer. »

Eviter les conflits d'usage

Discuter pour faire évoluer les comportements et « replacer le pastoralisme dans la culture du territoire » est un travail de longue haleine. Fort heureusement, depuis une dizaine d'années, associations et pratiquants (randonneurs, vététistes, trailers, chasseurs...) semblent de plus en plus sensibles à ces questions. « Beaucoup d'associations viennent à la Commission pour s'informer et éviter au maximum les conflits d'usage, a expliqué Emilie Suran lors de l'assemblée générale de la FAI début avril. Dans l'ensemble, on constate un certain apaisement. » Faut-il y voir le fruit du patient travail de communication et de sensibilisation mené depuis des années ? Pour partie sans doute. Mais la Fédération a encore du pain sur la planche pour « sortir d'une vision idéalisée ou folklorique de l'alpage ».

Cela ne l'empêche pas de poursuivre un travail de fond dans les alpages. Au-delà des classiques fêtes de la transhumance (Chamrousse, Lavaldens, Corps...) ou montées en alpage (Chamechaude, Le Soreiller), elle propose aux estivants des animations originales, comme « Dialogue avec un troupeau », un atelier pratique pour apprendre à approcher un troupeau en alpage sans lui faire peur ni se mettre en danger. Le problème, c'est que tout cela demande du temps, des moyens humains et financiers. « Là où le bât blesse, c'est au niveau des moyens que l'on se donne pour animer ces démarches, convient Catherine Balestra, chargée de Mission tourisme au parc régional de Chartreuse. Il faut savoir définir "qui fait quoi" entre les différents acteurs professionnels. » Le travail de sensibilisation requiert en effet une grosse mobilisation à une période où les professionnels sont eux-mêmes fort occupés : ils ont d'abord et avant tout un métier et un troupeau à garder.

Signalétique pour les alpages

Parmi les pistes de travail lancées au printemps par la commission "Tourisme-culture-Communication", trois ont été privilégiées. La première concerne le partage de l'espace proprement dit : la problématique sécuritaire prenant de l'ampleur, notamment en raison des problèmes avec les patous, il est impératif clarifier les responsabilités de chacun et se doter d'outils juridiques permettant de gérer au mieux les conflits d'usage. La deuxième piste de travail consiste à recenser les canaux pertinents de diffusion. « Le gros panneau n'est plus le bon mode de communication, constate Kostia Charra, directeur de la Mountain Bikers Foundation. Les gens sont prêts à intégrer des infos, mais par leurs propres modes. L'information doit venir à eux, via les canaux qu'ils utilisent régulièrement. » Et de citer en exemple l'application de la Fédérationde la chasse qui permet de savoir où l'on se trouve, les enjeux locaux et les précautions à prendre.

La troisième piste de travail consiste à « redéfinir les messages ». Il s'agit pour les alpagistes de diffuser, non seulement aux touristes mais aussi aux habitants du territoire, « des messages sincères, qui rendent compte de la réalité, sans agresser ». Pas facile, mais essentiel à l'heure où les repères semblent se dissoudre. Une réflexion est en cours sur la mise ne place d'une signalétique spécifique aux alpages, afin de les identifier et d'en rappeler les règles de fréquentation. « Les Savoyards et les Pyrénéens sont très bons là-dessus, explique Bruno Caraguel, le directeur de la FAI. Le Département nous demande de travailler sur ce dossier et se dit prêt à s'engager. Il s'agirait de signaler les alpages à la manière des lieux-dits. »

Force de frappe en ville

Autre axe stratégique privilégié par la FAI depuis l'automne dernier : la ville. Grande pourvoyeuse d'usagers de la montagne, celle-ci pourrait devenir une chambre d'écho intéressante, tant pour les problématiques liées au partage de l'espace que sur des enjeux environnementaux comme la présence du loup. C'est ce qui explique que la FAI ait organisé la dernière édition du film Pastoralisme et Grands espaces à Grenoble, entre le cinéma Le Club et les cafés alentours. Une première qualifiée de « succès » par les organisateurs (bonne fréquentation, intérêt et curiosité des publics). Ce qui fait dire à Emilie Suran que les alpagistes ont « une énorme force de frappe en ville ». Ils ne sont sans doute pas les seuls.

Marianne Boilève

Six massifs en dialogue

Pour favoriser la rencontre entre les acteurs de la montagne, la FAI mène chaque année de nombreuses actions de communication et de médiation dans les six massifs qui constituent son champs d'action. En 2017, elle a ainsi porté la huitième édition de la Saison des alpages (1 100 visiteurs ayant assisté à des rencontres en alpage, des projections de film, des ateliers de découverte des troupeaux). Elle a également participé au projet du Sentier des bergers piloté par l'Espace Belledonne. Elle s'est par ailleurs impliquée dans de nombreuses opérations menées dans le cadre des Plans pastoraux territoriaux (rencontres en alpage en Oisans, journée avec un troupeau à Lans-en-Vercors, valorisation des alpages et du pastoralisme en Chartreuse, journées dédiées au pastoralisme à Valjouffrey dans le cadre des journées européennes du patrimoine...). La FAI a également participé à « Vercors en partage », une initiative coordonnée par le parc régional et le Département pour « préparer au mieux l'organisation des événement sportifs et de loisirs » à travers le territoire, et à la journée « Visite et et dégustation à l'ENS du col du Coq », co-organisée par le parc de Chartreuse et le Département. En parallèle, elle a assuré la diffusion de plusieurs supports d'exposition ainsi que la distribution de documents de sensibilisation (panneaux, plaquettes, flyers...) et de Pasto, un journal pour enfant qu'elle co-rédige avec les services pastoraux alpins et dont la prochaine édition est prévue ces jours-ci.

 

 

Loup / Début avril, l'assemblée générale de la Fédération des alpages de l'Isère a été l'occasion d'évoquer le Plan loup et de présenter un nouvel outil d'alerte.

La cohabitation impossible

Avec les touristes, on peut discuter. Avec le loup, aucun compromis n'est possible. Et ce n'est pas le Plan loup 2018-2023, présenté à l'assemblée générale de la FAI le 6 avril à Saint-Pierre-de-Chartreuse, qui va faire changer les choses aux yeux des éleveurs. Invitée à prendre la parole, la députée Marie-Noëlle Battistel a évoqué son engagement sur le sujet et son inquiétude concernant les patous, « vrai sujet de sécurité dans les communes ». De son côté, Jérôme Crozat, le président de la FDSEA, a rappelé que le Plan loup n'était pas acceptable et interpellé la FAI pour lui demander pourquoi elle ne l'avait pas « attaqué ». Le président de la Fédération, Denis Rebreyend, a expliqué que la FAI n'avait même pas été consultée pour son élaboration.
En revanche, la Fédération s'est fortement mobilisée sur le terrain, tant pour des actions symboliques comme celle des points lumineux, allumés le 15 septembre 2017 sur les sommets et crêtes de l'arc alpin pour « afficher la solidarité des territoires aux éleveurs et aux bergers dans la gestion des espaces ruraux, particulièrement face à la prédation », que sur des opérations pilote, comme le déploiement du dispositif Maploup sur un territoire d'expérimentation situé entre Belledonne et Maurienne, qui, en cas d'attaque, permet d'alerter par SMS les éleveurs alentours et de localiser l'attaque sur une carte interactive. En 2017, 3 736 alertes ont ainsi été envoyées aux éleveurs ou aux bergers (38 et 73) et 110 points répertoriés sur le périmètre d'étude (dont 80 entre juin et septembre). Concluante, l'expérimentation devrait être étendue à l'ensemble de l'Isère, de la Savoie et de la Drôme en 2018. Les parcs naturels régionaux isérois ont de leur côté mené des actions de prévention et d'alerte avec des groupes d'éleveurs (un réseau d'alerte par mail en Chartreuse et bientôt une plateforme d'échange d'informations dans le Vercors).
Saluant l'implication des élus locaux dans ce dossier et appelant à « la convergence techniques des outils le plus rapidement possible », le directeur de la FAI, Bruno Caraguel, a rappelé que Maploup avait pu être développé grâce au soutien de  l’USAPR et la SEA73. « Ces outils vont nous apporter des informations fiables et obliger les uns et les autres à prendre conscience de la réalité, et les techniciens à changer de discours. »
MB