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Santé

Phytos : connaître les risques pour mieux se protéger

Mi-janvier, la MSA a organisée une matinée d'information consacrée à la prévention des risques liés à l'exposition aux produits phyto en arboriculture. Partant des pratiques professionnelles, les animateurs ont mis en évidence les dangers et évoqué des solutions alternatives.
Phytos : connaître les risques pour mieux se protéger

Le problème avec les maladies chroniques liées à l'exposition aux produits phyto, c'est que les symptômes n'apparaissent pas tout de suite. Il faut parfois attendre des années, voire des décennies, pour qu'une maladie se déclare. Le docteur Thibaudier, médecin du travail du service SST de la MSA, a fort bien expliqué les mécanismes du phénomène lors d'une matinée d'information consacrée à la prévention des risques liés à l'exposition aux produits phyto. « Les insecticides sont très efficaces sur les insectes, mais ils le sont aussi sur nous », a-t-il notamment rappelé à la cinquantaine de nuciculteurs, d'arboriculteurs et d'élèves des MFR de Chatte et du Valentin venus assister à cette séquence organisée mi-janvier à Saint-Bonnet-de-Chavagne.

Produits toxiques en vente libre

Paradoxalement, quand des produits phytos sont retirés du marché, c'est à 90% pour des raisons environnementales, et non parce qu'ils posent problème pour la santé humaine, souligne  le médecin. « Est-ce qu'on peut imaginer que ce soit un jour le cas ? », demande Olivier Gamet, nuciculteur à Chatte et président du comité de territoire Sud Grésivaudan. « La seule substance qu'on ait retirée pour cette raison, c'est l'arsenic, répond le médecin. C'était une bonne chose pour la santé, mais les viticulteurs ont été furieux. Les agriculteurs sont souvent ambivalents par rapport à cette question. Des quantités de produits très toxiques sont en vente libre. Mais les acheteurs, c'est vous : si vous n'en voulez pas, vous ne les achetez pas. A vous de vous informer et de choisir en connaissance de cause... »

C'était le but de cette matinée de sensibilisation. Du choix de la cabine de tracteur aux moyens de lutte alternative en passant par la composition des produits phytos, les moyens d'éviter les risques existent. Encore faut-il être informé... et savoir décrypter les étiquettes. A en juger par le petit test réalisé par le docteur Thibaudier au cours d'un atelier pratique sur ce thème, les agriculteurs les plus avertis font preuve de sérieuses lacunes en la matière. Beaucoup ne connaissent même pas la signification des pictogrammes aposés sur les bidons. Pour certains, la tête de mort évoque bien un danger mortel mais, pour eux, c'est le signe qu'il est « plus efficace qu'un produit qui ne l'a pas »...

Conséquences sur la santé

« Tous les produits ne sont pas dangereux, mais il y en a qui posent des problèmes particuliers et vous exposent à des risques d'ordre neurologique, allergique et reprotoxique », avertit Jean-Marc Thibaudier. Cela peut se traduire par des troubles neuro-comportementaux (baisse de l'attention visuelle, altération de la mémoire, troubles de la concentration, dépression...), le déclenchement de maladies neurodégénératives (Parkinson, sclérose latérale amyotrophique, Alzheimer...). Certaines substances peuvent également provoquer une baisse « préoccupante » de QI des enfants exposés pendant la grossesse, voire des anomalies de développement chez le fœtus (l'endosulfan ou le lindane peuvent induire des malformations du squelette ou des organes sexuels), quand certains produits provoquent des risques d'infertilité (Systhane, Basta...).

Lorsqu'ils surviennent, les problèmes de santé sont généralement dus aux effets conjugués de plusieurs facteurs : exposition aux solvants (qui dissolvent autant les substances chimiques que la matière blanche du cerveau), aux insecticides (produits organophosphorés (OP) ou organochlorés (OC), pyréthrinoïdes, thiaclopride...) ou à d'autres toxiques comme le glufosinate ou le myclobutanil (Systhane). Le docteur Thibaudier alerte également les professionnels sur les risques liés aux perturbateurs endocriniens (phtalates, bisphénol A, dioxines...) et aux substances nanométriques, présentes dans de nombreux produits, qui, du fait de leur taille, « s'infiltrent partout, y compris dans les cellules de la peau ou des bronches... » Chez les arboriculteurs, l'alerte est prise au sérieux : « C'est vrai qu'on n'y pense pas tous les jours, reconnaît Françoise Thévenas, arboricultrice à Saint-Maurice-l'Exil. Ce qui est bien, c'est de réfléchir aux alternatives pour éviter un maximum de risques. » C'est ce qu'ont entrepris les 14 fermes nucicoles iséroises et drômoises qui viennent de créer le réseau Déphy Ecophyto Noix.

Poussières de bois cancérigènes

Pour ce qui est du cancer , le médecin du travail se montre en revanche plus rassurant. « Depuis que l'arsenic a été interdit, il n'existe plus aucun cancérigène de première ou deuxième catégorie dans les produits phytos, mais il existe quelques cancérigènes de la troisième catégorie (1), indique Jean-Marc Thibaudier. Si la mortalité des agriculteurs par cancer est inférieure de 30% par rapport à la population générale, deux cancers sont cependant plus fréquents : le myélome multiple (cancer de la moelle osseuse) que les agriculteurs développent plus que d'autres cohortes (+ 26%) et le mélanome de la peau (+ 26%, essentiellement chez les femmes). On observe également une sur-incidence des cancers de l'ovaire chez les femmes (+ 115%, soit 15 agricultrices en Isère, selon l'étude Agrican sur la période 2005-2009). Le docteur Thibaudier en profite pour élargir le propos et mettre en garde son auditoire : « Les cancérigènes agricoles ne sont pas principalement dans les produits phytos, mais dans les poussières de bois, classées cancérigènes de catégorie 1, et dans les hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP) des fumées d'échappement des moteurs diesel. Attention donc quand vous remplacez les litières paillées par de la sciure ou quand vous laissez tourner vos tracteurs dans des endroits confinés. »

Marianne Boilève

(1) Les cancérigènes sont classés en trois nouvelles catégories : 1A, 1B et 2. Dans les ex-catégories 1 et 2 (devenues catégories 1A et 1B) sont classés les agents qui « peuvent provoquer le cancer ». Les substances « susceptibles de provoquer le cancer » sont classées dans l'ex-catégorie 3 (devenue catégorie 2 ).

 

Etiquettes, mode d'emploi

De leur propre aveu, rares sont les agriculteurs qui prennent le temps de les étiquettes sur les emballages de produits phyto. Elles recèlent pourtant une foule d'informations précieuses. Lors d'un atelier « décryptage » animé par le docteur Thibaudier, trois d'entre elles ont été scrutées de près : celles du Calypso, du Basta F1 et du Systhane Max, trois produits très fréquemment utilisés par la profession, mais « dangereux à long terme ». Le médecin prend l'exemple du Calypso qui a des effets sur la reproduction, provoque des allergies et un risque de cancer. « Ça fait beaucoup pour un même produit, non ? C'est un produit qui a la même toxicité environnementale que le Success 4 qui, lui, n'a pas la même toxicité humaine... ». Un nuciculteur fait alors remarquer que le Success 4 est « quatre fois plus cher que le Calypso et n'est pas efficace sur le carpo, au contraire du Calypso. Mais c'est vrai que l'étiquette, ça interpelle...»
Le médecin du travail a par ailleurs insisté sur les subtilités des formules figurant sur les étiquettes : « Attention : quand il est indiqué "peut provoquer le cancer" ou "peut nuire à la fertilité ou au fœtus", ça signifie qu'on est sûr des effets. Ce n'est pas le même niveau de danger que la mention "susceptible de" qui indique un risque présumé. » Il a également passé en revue la classification des risques (340 pour les risques de mutation génétique, 350 pour les risques de cancer, 360 pour les problèmes de reproduction humaine...), et s'est attardé sur le classement en « H 370 » qui regroupent les « risques d'effet grave pour l'organisme », autrement dit tous les problèmes de santé autre que le cancer et la fertilité. Là où le Systhane Max évoque un « risque présumé pour les organes », le Basta F1 est plus précis et mentionne le système nerveux. « On va ressortir la tondeuse ! », plaisante à demi un nuciculteur drômois. Et un arboriculeur isérois de conclure : « On regarde souvent le prix du produit avant notre santé. Maintenant, quand je vais croiser les collègues, j'aurais plus d'arguments pour les convaincre de ne pas faire n'importe quoi ! »
MB