Pilotage économique : la révolution silencieuse
Il fut un temps où l'argent de la ferme et celui du ménage ne faisaient qu'un. En ce temps-là, un compte en banque, un portefeuille ou une simple boîte à sucre suffisaient pour gérer les comptes et honorer les échéances financières d'une exploitation. Nombre d'agriculteurs s'étaient pourtant déjà convertis à une discipline nouvelle : la gestion. En Isère, ils étaient pour cela accompagnés par le Centre de gestion, structure créée en 1957 à l'initiative de la FDSEA. Sa mission : aider les agriculteurs à tenir une comptabilité et à séparer les opérations de l'exploitation de celles de la vie privée, mais aussi les accompagner dans leur réflexion sur leurs investissements et leurs amortissements. « Ce sont les Centres de gestion qui ont transformé les fermes traditionnelles en entreprises capables d'adhérer à la TVA, d'emprunter raisonnablement et de vouloir un revenu pour la famille », raconte Richard Didier, alors président de la FDSEA de l'Isère et président fondateur du Centre de gestion (1).
Opportunité
La TVA, c'est la grande affaire de l'époque. En 1968, l'extension de la fameuse taxe à l'agriculture donne en effet aux agriculteurs la possibilité de choisir entre deux nouveaux régimes d'imposition de leur chiffre d'affaires : le remboursement forfaitaire ou l'assujettissement à la taxe sur la valeur ajoutée. Mais cette mesure très politique est perçue par une majorité d'exploitants « comme une initiative de l'Administration fiscale pour asseoir un contrôle plus efficace des productions et des revenus » (2), rarement comme un « soulagement fiscal ». Ce que confirme Francis Annequin, ancien président de Gestagri, l'ancêtre du Cerfrance : « A l'époque, mon beau-père et moi étions associés et avons été parmi les premiers adhérents à nous assujettir à la TVA. Nous l'avons fait par opportunité : ça nous permettait de déduire la TVA de nos achats d'engrais ou de matériel. Mais à l'époque, une grande majorité d'agriculteurs interprétait ces mesures comme une contrainte, pas comme une aide à l'investissement. »
De l'aveu de beaucoup, cette première révolution fiscale a représenté un cap difficile à passer. Ce fut aussi le premier défi à relever pour Gestagri, une structure créée en 1976, qui regroupait alors le Centre de gestion et le Bureau professionnel fiscal chargé d'aider les agriculteurs adhérents à faire leur déclaration administrative de TVA et à mettre en place le régime des bénéfices réels. « Nous devions trouver les moyens de retourner ce qui apparaissaient comme une contrainte en un outil d'aide à la décision », se souvient Francis Annequin.
Pilotage
En fait de moyens, ce sont surtout des compétences nouvelles auxquelles Gestagri a fait appel. En plus de ses traditionnels profils comptables, la structure a recruté des experts dans les domaines juridique et fiscal. Cette évolution a permis aux agriculteurs de se « professionnaliser » et de devenir de véritables chefs d'entreprise : de la simple gestion comptable règlementaire, ils passent au pilotage de leur exploitation. « C'est à ce moment-là qu'on s'est rendu compte que les pionniers de l'agriculture avaient engagé des activités parallèles, dans le prolongement de la production agricole, qui généraient d'autres types de revenus », précise l'ancien président. Que ce soit de la transformation, de la vente directe, de la prestation de service ou de l'agritourisme, il fallait tenir deux comptabilités, distinctes, l'une pour les bénéfices agricoles (BA), l'autre pour les bénéfices industriels et commerciaux (BIC). En 1990, une dérogation permet à Gestagri de tenir la comptabilité des agriculteurs qui exercent une activité commerciale connexe à l'exploitation, ce qui simplifie pas mal la gestion. En parallèle est créé le Gefir, qui offre le même type de prestations aux acteurs économiques du monde rural exerçant une activité non-agricole (coopérative, Cuma, ETA, négociants en bestiaux etc.).
Deux ans plus tard, arrivent les déclarations PAC : nouveau bouleversement. Les aides de l'Europe ne sont plus intégrées dans les prix de vente, mais versées directement aux agriculteurs et calculées en fonction du profil et de la performance de l'exploitation. « C'était une révolution en soi, se rappelle Jean-Jacques Bernard, comptable au Cerfrance Isère. Il fallait faire la déclaration, avoir des plans de l'exploitation, aller au cadastre. Chez certains, on y a passé la journée ! Ça a été une sacrée étape ! Heureusement, à l'époque, il y avait le droit à l'erreur. Aujourd'hui, la tolérance n'est plus la même... »
Apprendre à jongler
Depuis, le métier lui aussi a changé. Gestagri, qui adhère à la marque Cerfrance en 1994 et adopte le nom en 2007, s'adapte aux besoins des agriculteurs. Si ses conseillers assurent toujours les obligations comptables, les missions de conseil et d'accompagnement prennent plus d'ampleur. L'informatique et le séisme numérique aidant, la tenue des comptabilité devient moins lourde. En revanche, les caprices de la conjoncture et le contexte économique, extrêmement dur, interdisent tout erreur de gestion. « Avant, les prix étant plus stables, il suffisait de produire et de faire du volume pour générer un revenu, témoigne Jean-Jacques Bernard. Aujourd'hui, il n'y a plus de logique. Nous essayons de faire toucher du doigt à l'exploitant ce qui est de son ressort, les leviers qu'il peut actionner, les investissements qu'il peut faire ou pas. » C'est d'autant plus compliqué que les agriculteurs ne sont pas toujours dans cette disposition d'esprit. « Nous ne sommes pas rompus à ça, reconnaît Didier Bréchet, éleveur laitier à Saint-Chef et président du Cerfrance Isère. On sait où on va, mais on n'a pas l'habitude de jongler, de calculer nos prix de revient, nos marges d'orientation. De ce point de vue, les conseillers du Cerfrance nous éclairent, nous apportent des éléments d'analyse qui permettent piloter l'exploitation au plus fin. »
Ces changements impactent fortement les tâches des conseillers. Comme nombre de ses collègues, Vincent Schneider, expert-comptable autorisé, estime que c'est en revenant sur ses missions d'origine que le Cerfrance Isère préservera son avenir. « Aujourd'hui la profession vit essentiellement de prestations obligatoires comme la gestion comptable, explique-t-il. Mais avec la digitalisation, la valorisation de notre travail passera par du conseil et des prestations de type assistance administrative. On ressent un vrai besoin chez les agriculteurs. Mais il va falloir être imaginatif. » C'est ce que fait déjà l'association en travaillant en réseau avec les OPA, comme le Contrôle laitier, ou en proposant des offres de service complètes dans tous les domaines. Et l'expert de conclure avec un brin d'humour : « Aujourd'hui, une prestation de comptabilité, on la prend parce qu'on est obligé de la faire. Donc c'est cher. Mais quand on remet les comptes à un exploitant avec quelques conseils pour améliorer ses résultats, la réaction n'est plus la même. » Les décisions non plus.
Marianne Boilève
(1) Richard Didier, Paysan pendant les Trente glorieuses, La Fontaine de Siloë, 2016.
(2) Régis Legrand : « Application de la TVA en agriculture et comportement de quelques exploitants agricoles ». In : Économie rurale. N°97, 1973.
Le Cerfrance en chiffres
Groupe mutualiste associatif, Cerfrance est une fédération de 66 associations spécialisées dans le conseil aux entreprises agricoles et artisanales. Historiquement implanté dans le monde agricole, le réseau bénéficie d'un solide ancrage rural. Il s'appuie sur 700 agences de proximité réparties sur le territoire national et de 12 000 salariés qui accompagnent au quotidien 320 000 clients dans des problématiques de création d’entreprise, gestion, expertise comptable, fiscalité, comptabilité ou de droit… Le réseau affiche une belle santé, avec plus de 770 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2017. En Isère, l'association connaît également un développement notable : le nombre d'adhérents est en constante progression, le chiffre d'affaires aussi (6,2 millions en 2016). Cerfrance Isère compte par ailleurs, outre son siège social de Moirans, sept agences, une centaine de collaborateurs et 2 700 adhérents, dont plus de 1 800 sont des agriculteurs.