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Stratégie

Place aux jeunes !

Confrontées, comme toutes les structures collectives, à la question du renouvellement des générations, les Cuma ont tout intérêt à intégrer des jeunes dans leur conseil d'administration pour mieux faire face au départ des anciens. Pas toujours facile.
Place aux jeunes !

« Ils veulent des jeunes, mais il faut leur rendre des comptes comme au temps des seigneurs ! Alors on rend les armes et on laisse faire. C'est partout pareil ! » Ardent partisan des Cuma au point d'être membre du bureau de la fédération régionale, ce jeune éleveur de 35 ans ne cache pas son amertume. « Les Cuma, on en a besoin. Sans elles, on n'y arriverait pas, reconnaît-il. Mais si on veut que les jeunes s'investissent dans les conseils d'administration, il faut que les anciens acceptent de leur passer la main plutôt que de nous dire de rentrer dans le rang. » Adhérent d'une grosse Cuma dans la plaine de la Bièvre, il se désole de ces conflits de génération qui sclérosent l'évolution du groupe. Cela étant, plutôt que de chercher l'affrontement, lui et ses jeunes collègues ont opté pour la stratégie de l'évitement et constitué un petit groupe qui a « fait des pieds et des mains » pour obtenir un groupe de fauche. « C'est de l'organisation, mais ce n'est pas la même génération qui partage le roundballeur... »

Hyper-président

Aussi navrant soit-il, cet exemple est assez caractéristique de ce qui se passe au sein d'une grande majorité de Cuma. « C'est vrai que, dans beaucoup de groupes, les anciens ne veulent pas déléguer, constate Ludivine Chauveau, de la FR Cuma Aura. Souvent, ce sont des personnes qui se sont trouvées, épanouies dans ce rôle et qui ont du mal à lâcher. » Dans certains cas, cette attitude peut arranger les adhérents qui n'ont pas envie de « s'y coller » et trouvent bien pratique d'avoir un « hyper-président qui s'occupe de tout ». Mais elle pose problème au moment où le responsable doit partir à la retraite.

Heureusement, il est des Cuma où ça fonctionne, où l'échange fait partie de la culture locale, quel que soit l'âge ou l'expérience de l'adhérent. « Le secret ? C'est le dialogue et l'ouverture d'esprit des anciens, confie Dylan Rochas, 22 ans, éleveur en Gaec dans le Vercors et membre de deux Cuma. Travailler ensemble, ce n'est pas seulement être dans un champ ensemble : c'est aussi faire des concessions et avoir envie d'avancer ensemble. » Pour le jeune homme, l'évolution doit se construire dans le respect des attentes de chacun. « Nous, les jeunes, on ne voit parfois que le devant de nos chaussures, convient-il. Mais nous pouvons aussi contribuer à ouvrir une nouvelle page de l'histoire de la Cuma. C'est par exemple ce que nous avons fait avec la nouvelle chaîne de fenaison qui nous a conduit à travailler en entraide et à réfléchir à la question de l'organisation. » 

Convaincre les jeunes

Reste une difficulté de taille : le manque d'appétence des jeunes pour les démarches collectives. « Travailler en Cuma ? Je préfère avoir mon propre matériel et donner un coup de main au voisin s’il en a besoin », déclare un étudiant en BTS Production animale qui a vu des proches se déchirer pour des questions d'entretien de matériels. « C'est un vrai problème sociétal que l'on rencontre pour tout et partout : la société devient hyper-individualiste. C'est compliqué de trouver des arguments pour recruter des jeunes », observe Emeric Barbier, éleveur laitier à Burcin et vice-président de la FD Cuma de l'Isère. Comme d'autres, il estime que les seuls arguments économiques ou techniques ne suffisent pas forcément à convaincre de futurs installés. « Quand on est jeune, on croit pouvoir tout avaler, dit-il. Mais une fois qu'on est dedans, on se rend compte assez rapidement de l'intérêt de jouer collectif, surtout quand la conjoncture est difficile. Car la Cuma, ça permet de vraies rencontres humaines, de remettre du gaz quand ça ne va pas... »

Culture cumiste

Selon le responsable départemental, la question du renouvellement des générations ne peut être résolue que par un faisceau de solutions, au premier rang desquelles il place l'information et la formation. La FD iséroise envisage d'ailleurs de développer des partenariats étroits avec les organismes de formation agricole pour familiariser les jeunes à la culture cumiste le plus tôt possible. Le besoin est flagrant. « Quand on est au lycée, on est là pour apprendre : on ne nous parle jamais de Cuma... », avoue Dylan Rochas. « C'est pour cela que nous avons organisé notre AG à la MFR de Chatte, fin mars, explique Emeric Barbier. Lors du débat, nous avons eu des échanges très intéressants avec les élèves. Ils avaient beaucoup travaillé le dossier avec leur enseignant. Beaucoup nous ont posé des questions pertinentes, extrêmement pratiques, qui démontrent leur intérêt pour la démarche, mais aussi leur méconnaissance de ce que sont les Cuma. »

Vu la pyramide des âges, il y a urgence à intégrer des jeunes et leur confier des responsabilités de façon à ce que le tuilage se fasse en douceur. Pour Emeric Barbier, cela passe aussi par des recrutements réguliers de jeunes au sein des conseils d'administration : « C'est important parce qu'on ne voit pas les choses de la même façon à 20, 40 ou 60 ans. » Et quand un président décide de s'effacer, il faut qu'il s'efface. Mais si, psychologiquement, ce n'est pas forcément facile, car « il y a toujours ce p… d'orgueil ».

Marianne Boilève

Dina Cuma, un dispositif pour aider les Cuma dans leurs investissements immatériels, notamment les démarches de groupe. Plus d'infos sur terredauphinoise.fr

 

Innovation / La Cuma de la plaine de Faverges prépare le départ de son président fondateur depuis deux ans. L'opération combine formation et tuilage.

Passage de relais en douceur dans la plaine de Faverges

Un départ, ça s'anticipe. C'est ce qu'a bien compris Yves François, le président de la Cuma de la plaine de Faverges, qui prévoit de faire valoir ses droits à la retraite dans deux ans. Pour préparer sa succession, le co-fondateur de la Cuma a proposé aux adhérents et aux salariés de prendre le temps de s'organiser... et de se former pour passer le cap en douceur. « Yves François a beaucoup insisté pour instaurer ça : le tuilage lui tenait à cœur », explique Emmanuel Drevet, 36 ans. Installé à Montalieu, le jeune éleveur de charolais a accepté de reprendre le flambeau à la suite d'une première formation collective consacrée à la transmission. « On ne peut pas vivre que sur ses acquis, parfois il faut choisir d'y aller, explique le futur président. Je n'ai pas plus le temps que les autres d'assurer ce rôle, mais j'estime que nous avons hérité d'un outil efficace, performant, et je m'en sens redevable. C'est ce qui m'a incité à prendre plus de responsabilités. »
Deux séquences de formation plus tard, Emmanuel Drevet est plus que jamais convaincu de la démarche. « Au départ, on a tous eu le sentiment qu'on allait perdre notre temps, confie-t-il. En fait pas du tout. La formation nous a appris à nous connaître, à nous parler, à comprendre le fonctionnement de chacun. Au final, ça a soudé le groupe. On va essayer d'entretenir ça et de s'en servir pour aborder les difficultés à venir... » Le formateur, Daniel Poly, a beaucoup insisté sur la nécessité de s'appuyer sur le groupe comme un support d'écoute et de soutien. « Il ne s'agit pas de "prendre la place de", mais que chacun prenne sa place », a-t-il rappelé. Le message est très bien passé. Il a d'ailleurs encouragé Emmanuel Drevet à se lancer et facilité l'installation d'un jeune salarié.
Ce qui compte, c'est l'humain
Financé grâce au dispositif Dina Cuma, le processus s'est déroulé sur deux saisons. Durant l'hiver 2015-2016, les adhérents ont travaillé sur les enjeux stratégiques liés à la transmission (plusieurs membres fondateurs arrivent à l'âge de la retraite), les attentes des uns et des autres et, plus globalement, l'avenir de la Cuma. L'hiver suivant, ils ont abordé la communication en tant que « clé de la cohésion »« Pour le matériel, on aura toujours des solutions techniques. Mais pour le fonctionnement de la Cuma, la base, c'est le relationnel, rappelle Emmanuel Drevet. Ce qui compte, c'est l'humain. Personnellement, j'ai retenu qu'il fallait être franc et dire la vérité : ça permet de gagner du temps... »
Prochaine étape : le passage de relais l'été prochain entre Yves François et son successeur. Pour une meilleure fluidité, le « tuilage » a été prévu sur deux ans. Il a commencé il y a quelques mois avec la constitution d'un binôme (les deux hommes se tiennent au courant mutuellement de tous les dossiers en cours ou à venir) et se poursuivra quand Emmanuel Drevet sera officiellement élu président. « Ce n'est pas six mois avant qu'on prépare un départ : c'est trois ou quatre ans avant, sourit-il. En agriculture, on ne maîtrise pas tout, mais ça, on peut le maîtriser. »
MB