Planter des salades ou des pavillons ?
Cerné. Tout autour du siège de l'exploitation de Jean-Luc Varnet, à Saint-Savin, les lotissements poussent comme des champignons. Jusque-là, rien de bien alarmant. Là où le champignon devient moins comestible, c'est quand il pousse sous le coup de la loi Alur. A terme, l'agriculteur craint en effet que les parcelles urbanisables sur lesquelles sont installées ses vignes, son âne et son potager ne tombent sous le coup de la majoration de taxe foncière, prévue par ladite loi. Tant qu'il est actif, Jean-Luc n'a rien à craindre. Mais dans quelques années, qui sait s'il ne devra pas se séparer de ses précieux lopins de terre ? C'est pour évoquer ce type de question, et plus généralement la place de l'agriculture dans nos territoires, que le comité Paturin a invité agriculteurs et élus à se retrouver dans l'exploitation de Jean-Luc pour un échange « convivial et constructif » le 8 octobre, à Saint-Savin.
Une exploitation, une entreprise comme une autre
Bonhomme, patient, pédagogue, Jean-Luc Varnet a commencé par faire visiter son exploitation, narrant en détail l'histoire de sa ferme et sa manière de faire. A travers son témoignage, la douzaine d'élus présents a pu toucher du doigt les problématiques auxquelles sont confrontés les agriculteurs aujourd'hui, surtout quand ils travaillent dans des zones urbanisées. « Rien que pour sortir de la cour de la ferme avec le tracteur, ce n'est pas facile », fait remarquer l'agriculteur. Incompatibilité des infrastructures et des aménagements de voirie, méconnaissance des usages et des pratiques agricoles (traitement phyto, épandage, ensilage...), enjeux fonciers, les sujets susceptibles de provoquer des tensions au sein des communes rurales sont nombreux. « C'est vrai que nous avons de beaux trottoirs, lance Roland Seigle, le président de Paturin, à l'attention des élus. Mais, attention, nous avons du matériel : dans certains périmètres, il faut veiller à laisser de la place autour d'une exploitation, comme pour une entreprise. »
Dans certains secteurs, c'est souvent là que le bât blesse : l'agriculture est au mieux considérée comme un atout folklorique, au pire comme une « activité gênante et polluante ». Rarement comme un outil indispensable au dynamisme d'un territoire. « Pour certains élus, l'agriculture n'est pas une activité économique à part entière, soulève Henri-Denis Allagnat, adjoint à l'agriculture à Saint-Chef. Il y en a beaucoup aussi qui n'ont pas davantage conscience du rôle de l'élevage dans l'évolution de nos paysages. De nombreux secteurs ne sont plus accessibles parce qu'il n'y a plus d'animaux. A Saint-Chef, par exemple, les vaches ne sortent pratiquement plus. Il existe encore une activité ovine, mais ça s'embroussaille de partout. Il n'y a plus d'éleveurs, plus de vignes, les espaces se ferment. Est-ce un cycle ? Est-ce un juste retour à la nature ? Ce n'est pas facile à analyser. »
Injonctions contradictoires
Les espaces se ferment d'un côté, les agriculteurs sont en butte à l'urbanisation de l'autre. A Saint-Alban-de-Roche, Julie Campant a pris la suite de son père maraîcher. Elle n'est pas peu fière d'être la troisième génération à cultiver des légumes dans la commune. Mais les parcelles où son grand-père faisait pousser salades et carottes ont laissé place à des zones pavillonnaires et commerciales. « Nous avons très peu de terrains, explique la jeune femme. C'est compliqué, surtout pour la rotation des cultures : on développe des maladies. » Grâce à la Safer et la commune, Julie a récupéré d'anciennes vignes. Des terres de qualité médiocre, où elle a préféré faire construire un bâtiment agricole. « Les élus veulent des légumes locaux, mais là où ça coince, c'est que ce sont les mêmes qui consomment le terrain et le bétonnent. » Martial Vial, céréalier et élu à Saint-Quentin-Fallavier, enfonce le clou : « Ce qui me fait râler, c'est que les sols bons agronomiquement soient urbanisés. Chez nous, il y a 45 ans de cela, ils ont pris tous les terrains pour faire l'autoroute, la zone industrielle, le TGV. On ne nous a laissé que les coteaux. Et aujourd'hui, on nous dit que travailler les coteaux, ça crée de l'érosion ! »
Chacun s'accorde à dire que ces manières de faire sont dépassées, que l'heure est à la concertation. Lucile Jocteur-Monrozier, ancienne chercheuse au CNRS très impliquée dans Paturin, préconise d'épauler les élus avec des techniciens et des agriculteurs pour leur apporter l'expertise nécessaire à la prise de décision. « Les Scot sont généralement des schémas d'incohérence territoriale : on s'occupe de vous si vous êtes urbains. Ailleurs, ce n'est rien : ce sont des zones à urbaniser pour le futur. » Et Roland Seigle d'interpeler les élus : « Etes-vous en mesure de faire quelque chose ? Pourquoi ne pas organiser des rencontres régulières dans les exploitations pour évoquer ces problématiques et bousculer les a priori des uns et des autres ? » La première de ces rencontres a sans doute eu lieu ce soir-là, à Saint-Savin.
Marianne Boilève
Le problème de la poule et de l'œuf
Quand on veut, on peut. Certaines communes affichent leur volonté farouche de maintenir de l'activité agricole sur leur territoire. Et si toutes n'ont pas les moyens d'installer une ferme communale ou de mettre des terres à disposition d'un agriculteur, elles peuvent toujours travailler en partenariat avec la Safer. C'est ce qui s'est fait à Saint-Chef. « Nous voulions une activité agricole à part entière, ne serait-ce que pour la vente locale, explique Henri-Denis Allagnat, adjoint à l'agriculture. Nous avons eu connaissance d'un éleveur qui cherchait un nouveau site pour développer un élevage de volailles en plein air. Nous avons travaillé avec la Safer pour permettre son installation dans la commune. » Au début, certains ont tiqué, craignant d'éventuelles nuisances. Mais l'exploitation étant un peu à l'écart, le projet a remporté l'adhésion des habitants, qui sont aujourd'hui bien contents d'avoir des œufs frais, des pintades et du chapon local pour leurs fêtes de fin d'année. « Le problème aujourd'hui, c'est que pour pérenniser son exploitation, il faut qu'il s'agrandisse », signale l'élu. Or l'éleveur est confronté à un problème de foncier. C'est un peu le problème de la poule et de l'œuf... à l'envers.MB