Plantes de Chartreuse
Il y a d'abord eu l'étude, d'une ampleur incomparable, qui a permis de recenser, en 2016, le patrimoine maraîcher, fruitier, céréalier et ornemental de Chartreuse. Cette opération scientifique, confiée par le parc de Chartreuse au Centre de ressources de botanique appliquée (CRBA) à Lyon, a réussi à documenter 400 espèces et 1 400 variétés, à commencer par la vigne, la pomme de terre, le blé, le poirier, la courge, le haricot, le melon ou le rosier. Environ 10% sont des variétés chartrousines et revêtent un intérêt particulier du fait de leur capacité d'adaptation au sol et au climat.
Cette opération participative d'envergure a mobilisé près de 300 personnes et continue à porter sa graine puisque le programme, qui a pour ambition de remettre en production ces variétés, passe de l'enquête à la mise en œuvre.
Orge brassicole
« Nous avons mené des réunions publiques en amont pour expliquer le projet, indique Stéphane Crozat, directeur du CRBA. Aujourd'hui, l'aventure agronomique chartrousine se poursuit dans des groupes de travail au plus près des attentes des participants : légumes, céréales, arbres fruitiers et fleurs, s'il se présente des individus ayant de l'appétence pour cette dernière thématique. « Notre cible est à la fois tout public et professionnelle », poursuit le responsable. Le projet attire ainsi nombre de maraîchers déjà installés ou en cours d'installation, mais les initiatives individuelles ou collectives sont multiples. « Sur le volet céréales, il y a un projet d'orge brassicole ou de blé autour de variétés anciennes qui seraient transformées sur place par des paysans boulangers », détaille le directeur du CRBA. « Les fruits, à travers le réseau des Croqueurs de pommes, intéressent le grand public désireux de retrouver des variétés locales. Mais il y a en parallèle la volonté de créer des vergers conservatoires, à Fourvoirie mais aussi dans le Grésivaudan. »
Graines, greffons : au fur et à mesure que l'opération gagne en envergure, la demande et l'envie se font plus pressantes. « Nous avons déjà proposé une formation Faites vos graines en 2017, reconduite cette année avec le lycée horticole de Saint-Ismier qui devient un partenaire majeur », poursuit Stéphane Crozat. Beaucoup de graines de légumes sont récupérées par des particuliers. « Des graines sont encore gardées précieusement, observe-t-il. Il y a un attachement culturel et cultural. Les gens ont réfléchi avant de nous les transmettre, puis ont été finalement soulagés à l'idées qu'elles ne seraient pas perdues. »
Une démarche « concrète et réelle »
C'est en partie au lycée horticole de Saint-Ismier que se joue le renouveau des variétés locales. Alors qu'un potager a été dédié au projet, l'année 2019 devrait voir la mise en production de plants de légumes ainsi que la plantation de porte-greffes de fruitiers retrouvés. Le directeur du CRBA insiste sur la dimension économique de cette démarche « concrète et réelle » qu'il résume en quelques termes : une production locale et en agriculture biologique, en circuit court, présentant des qualités nutritionnelles et au service de la biodiversité domestique. Ce qui interroge forcément l'agriculture dans ses pratiques. « C'est compliqué pour les agriculteurs, reconnaît-t-il. Certains sont demandeurs, d'autres dubitatifs. D'où la nécessité d'un accompagnement qui sera effectué par le parc. »
Le scientifique explique la disparition d'autant de variétés non pas en raison de leur inutilité ou de leur inadaptation « mais parce que le modèle économique a changé. Les cultures ont disparu parce que l'agriculture s'est réorganisée, s'est spécialisée, les exploitations trouvant en bas ce dont elles avaient besoin. Il faut ajouter à cela la concentration des semenciers, passés en 70 ans d'un millier à une poignée au niveau mondial, qui maîtrisent 70% des semences, d'où l'abandon de variétés. »
Il avance plusieurs arguments portés par le programme dont celui du retour à l'autonomie des exploitations d'élevage avec la culture de fourragères, de légumineuses et de céréales. Il faut également tenir compte des bassins de consommation qui entourent le massif de Chartreuse et d'une demande croissante de consommer local. En jeu aussi, la fermeture des paysages et une meilleure gestion de la forêt avec un regard appuyé sur les piémonts.
Le maïs de Crolles
Ce retour à « une agriculture bio et locale », requiert des variétés adaptées. C'est là où l'expérience du CRBA est hautement sollicitée, parce que sur les 1 400 variétés retrouvées, l'heure est venue de... sélectionner. Le centre travaille en relation avec l'institut Vavilov de Saint-Pétersbourg, une banque mondiale de semences. « Nous avons fait revenir de Russie 60 variétés d'orge, 30 Russes et 30 Françaises, dont certaines sont adaptées à la brasserie ». L'exercice consiste à confronter ces variétés avec celles historiquement présentes en Chartreuse, soit une poignée, avant de procéder aux tests en plein champ, à Voreppe et au Sappey. « A chaque fois, nous procédons à une sélection participative, avec les agriculteurs, les brasseurs ou des chefs cuisiniers quand il s'agit de légumes.» Pour cet ethnobotaniste, historien d'art des jardins, de tels chantiers ne sont pas sans apporter quelques heureuses surprises. Il se plaît ainsi à raconter l'histoire du maïs de Crolles, « une des premières hybridations spontanées » qui s'est produite à la fin du XIXe siècle. Sauvé par l'Inra dans les années 70, il retrouve aujourd'hui sa place. La courge blanche du Dauphiné, le haricot cerise, possèdent aussi de beaux pédigrés mentionnés dans de vénérables catalogues variétaux.
Graines, formations et greffons
Lors des dernières réunions publiques qui ont vu la constitution de groupes thématiques, les participants ont tous formulé un besoin commun de formation. De même que les demandes portent sur l'accès aux graines, greffons et porte-greffes, à la connaissance, aux techniques de conservation des semences et de transformation. « Les participants se demandent comment mieux jardiner, quelles sont les techniques les plus adaptées au sol. Ils exposent des problématiques pratiques », explique Laurent Fillon, chargé d'agriculture pour le parc.
Certains se demandent encore comment récupérer des graines ou des plants. Ce à quoi Stéphane Crozat conseille de se tourner vers le parc, soulignant la démarche participative, autour de projets et à visée économique.
Isabelle Doucet
Reconquête /
Une éclosion de projets
Individuels, associatifs ou professionnels, la démarche de conservation des espèces de Chartreuse fait éclore une multitude d'initiatives. Depuis 13 ans, les Oeuvriers de Fourvoirie ont entrepris de sauver l'ancien site des pères Chartreux. Au-delà de la protection des ruines, il existe d'anciens jardins « qui ne demandent qu'à prospérer », avance Bernard Sauvageon, une des chevilles ouvrières du chantier. Le site se compose de trois parties : pépinière, jardin chartreux et jardin ouvrier. Le projet de « remettre en ordre les espaces » entend s'attaquer en priorité au verger qui occupe une surface de 0,8 hectares. Les membres de l'association recherchent des pommiers, poiriers et pruniers en vue de constituer un verger conservatoire. Quelques espèces sont encore en place comme des cerisiers ou un cognassier, ainsi que des frênes et des charmilles. Pour l'heure, les travaux ont surtout porté sur le dessouchage, notamment au niveau du jardin des plantes aromatiques, celui-là même qui a recelé les fameuses plantes qui entrent dans la composition de la liqueur de Chartreuse.Autre projet collectif, celui de l'Auberge du Pont Demays à Saint-Joseph-de-Rivière regroupe une vingtaine d'habitants du secteur désireux de créer une épicerie et un café solidaire. A l'arrière du bâtiment, un ancien terrain de pétanque de 2 500 m2 est appelé à retrouver une vocation maraîchère et/ou de verger.
A Voreppe, Guillaume Michallet, céréalier, veut quant à lui « produire des variété locales et anciennes » en recherchant comment les valoriser, la solution passant probablement par une transformation à la ferme. S'il s'est inspiré d'expériences agronomiques alentour, il signale « que des céréales poussent à 900 m d'altitude ».