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Nouvelle filière

Pour ne plus faire chanvre à part

Le chanvre est une plante aux multiples débouchés et à l'itinéraire technique simple. Sa culture reste cependant peu développée en région en raison de l'absence d'équipements pour son traitement. Mais des essais s'intéressent à son renouveau. Parallèlement, des évolutions sur la règlementation au sujet des applications thérapeutiques sont attendues.
Pour ne plus faire chanvre à part

Avec 16 500 hectares, la France est le premier producteur de chanvre d'Europe (1). Les six principales chanvrières sont historiquement implantées (papèterie, marine à voile) dans la moitié nord de la France. Elles travaillent sous contrat avec les agriculteurs. En région Auvergne-Rhône-Alpes, la culture est encore marginale et portée par des groupes d'agriculteurs en circuits court comme dans la Drôme, la Loire ou la Haute-Loire. En Isère, dans le Trièves, les essais des années 2010 ont tourné court, faute d'outil de transformation adapté.
Pourtant, la plante connaît une infinité de débouchés, présente un intérêt agronomique indéniable et un itinéraire technique très simple. Son succès est tel que le village Olympique des JO de Paris 2024 devrait être construit à partir de matériaux biosourcés en chanvre. Cependant cette plante requiert des engins de récolte et des usines de séparation de la fibre spécifiques.

Des essais en région

La maison Cholat, en Isère, s'est lancée dans une réflexion avec le cimentier Vicat, pour étudier la possibilité d'implanter une filière régionale. Bien entendu, il s'agit de culture de chanvre industriel ou agricole, c'est-à-dire de variétés qui contiennent moins de 0,2% de THC (delta-9-tetrahydrocannabiol), la molécule active du cannabis. Il existe une douzaine de ces variétés en France et leur implantation doit être obligatoirement effectuée avec des semences certifiées.

« C'est une plante que l'on peut intégrer dans une rotation, qui ne réclame ni de traitement phytosanitaire, ni azote ; elle est donc intéressante à cultiver dans une zone de captage », indique Raphaël Peyrola, exploitant à Saint-Jean-de-Bournay (38) et membre d'un réseau de fermes Déphy sur la réduction des intrants, piloté par la maison Cholat. Sa parcelle test accueille trois variétés de chanvre plantées le 5 mai : fedora 17, futura 75 et santhica 27. L'autre essais est conduit à Chavanoz (38) à l'intersection des départements de l'Ain et du Rhône.

Une culture simple

Louis-Marie Allard, spécialiste du chanvre à Terre Inovia (1), décrit « une culture simple », résistante aux maladies et aux ravageurs, qui ne nécessite pas de désherbage. Préconisé en tête d'assolement et après une céréale à paille, le chanvre réclame cependant la plus grande attention au moment de son semis. La date et la densité (pas moins de 25kg/ha) sont importants car la plante devra rapidement couvrir le sol. « Le principal critère pour le semis est d'atteindre une température de 12 à 13° et de semer à 2 ou 3 cm », indique le spécialiste. « Et quelle que soit la date du semis, le chanvre fleurit à la même date. Il stoppe sa croissance dans les 15 jours qui suivent, entrainant une chute de rendement. »

ll faudra donc viser un optimum de taille de la plante pour récupérer un maximum de paille. Le chanvre lève en une semaine. Il peut supporter, le cas échéant, un désherbage mécanique au stade deux feuilles. Une fertilisation azotée, à raison de 100 unités par ha est aussi possible, en un seul apport au moment du semis ou en deux fois. Les retombées se mesurent surtout sur le rendement en graines.

Une récolte délicate

Enfin, il existe deux techniques de récolte. Si l'objectif est de ne récolter que la paille, le travail s'opère à la faucheuse, à partir de la mi-août, avant que la graine ne soit mure, en mode non battu. Pour ramasser le chènevis et la paille, la récolte se fait en mode battu, après le 15 août, en un ou deux passages. La moissonneuse-batteuse est adaptée au double passage. Elle passera une première fois à faible allure, la barre de coupe réglée au-dessous de l'inflorescence en prenant soin de ne pas écraser les pailles ni abimer les graines. La paille sera ramssée dans un deuxième temps autour du 10 septembre. On appelle cette opération le rouissage, le temps laissé à la fibre d'obtenir le meilleur de ses propriétés.

En revanche, le passage unique s'effectue avec une machine spécifique équipée d'un bec Kemper.

Une chanvrière, une usine

Les rendements attendus sont de 8 quintaux en graine, et six à 10 tonnes de paille. Selon les calculs de la Maison Cholat et en tenant compte de l'aide couplée PAC (2), la marge attendue est autour de 380 euros, similaire à celle du colza. La principale difficulté pour l'implantation d'une filière régionale ne tient pas aux débouchés qui sont nombreux, à l'aune des multiples entreprises locales qui travaillent déjà le produit chanvre (3). C'est plutôt l'absence d'usine de transformation, qui pénalise son développement. Il s'agit en effet de pouvoir séparer les principaux produits du chanvre : sa tige extérieure, qui donne la fibre et la moelle ou la chènevotte dont seront ensuite dissociées les graines et les poussières. L'investissement, pour une unité de défibrage, est estimé à 3 ou 4 millions d'euros. Pour qu'elle soit rentable, la chanvrière alentour doit couvrir 1 000 ha au minimum. Bien entendu, ces projections se font hors valorisation de la fleur dont la collecte est interdite à ce jour en France.

Isabelle Doucet

(1) La production mondiale est estimée à 100 000 ha, dont 42 500 ha en Europe. Hors Europe, les pays producteurs sont la Chine et le Canada.

(2) Institut des professionnels de la filière des huiles et protéines végétales et de la filière chanvre.

(2) 1,7 million d'euros jusqu'en 2021 pour cette aide couplée à la surface. 112 euros/ha en 2019.

(3) Naturamole, Atticora, Celsius, Vicat etc.

 

Dans le chanvre, tout est bon

Les débouchés du chanvre industriel sont pluriels et ne cessent de se développer.

La graine ou chènevis (11% de la plante) est destinée à l'alimentation humaine (huile, bière), à l'oisellerie (le premier marché) ou à la fabrication d'appâts pour la pêche.

La chènevotte ou granulat (44% du poids) est utilisée pour les litières animales, le paillage ou dans l'écoconstruction comme le béton de chanvre.

La fibre (24% du poids, 50% de la valeur économique) sert à la fabrication de papiers spéciaux, d'isolants (laine de chanvre), de plastiques biosourcés (automobile etc.)

Les poussières (21% du poids) peuvent être valorisées en énergie, litière pour bovins.

La fleur n'est pas récoltée.