Pour un respect mutuel dans les alpages
« Un paysage, c'est beaucoup de peine et de sueur. La question de l'avenir de nos alpages ne se pose pas en termes techniques - pour cela, je vous fais confiance. A terme, l'enjeu est surtout d'ordre sociologique. Nous avons une population urbaine qui fréquente de plus en plus la montagne et pense que le loup peut cohabiter avec l'agneau, comme dans les dessins animés. Il va falloir faire preuve de beaucoup de pédagogie et être fermes sur nos valeurs... » En introduisant l'assemblée générale de la Fédération des alpages de l'Isère (FAI), le 27 août à Autrans, Jean-Paul Uzel a planté le décor. Elu à la communauté de communes du massif du Vercors (CCMV) et adjoint en charge de l'agriculture à Villard-de-Lans, il a pointé un sujet qui taraude la FAI et les alpagistes.
Sensibliser le grand public
Conflits entre pastoralisme et tourisme, gestion partagée des espaces, chiens de protection et surfréquentation des alpages, surtout après le confinement du printemps, sont des questions qui reviennent en boucle. D'où l'intérêt de démarches comme celle de la CCMV, qui a produit un clip destiné à sensibliser le grand public aux enjeux du pastoralisme. Financé dans le cadre du plan pastoral territorial, ce film de trois minutes aborde les questions de partage de territoire entre professionnels, touristes et randonneurs. « C'est par de telles initiatives que nous parvenons à tisser des liens, mais aussi à conserver, voire retrouver le respect mutuel », a salué Denis Rebreyend, le président de la FAI à l'issue de la projection.
C'est aussi ce qui a conduit la Fédération à participer à l'élaboration d'un autre clip décrivant le rôle et le comportement d'un chien de protection, mais aussi l'attitude à adopter face à un patou. « L'objectif de cette vidéo est de déconstruire l'image du chien de protection, considéré comme dangereux », a souligné Bruno Caraguel, le directeur de la FAI. Durant l'été, la Fédération a par ailleurs conduit un travail d'observation sur onze alpages isérois pour comprendre et analyser les interactions entre randonneurs et chiens de troupeaux. Résultat alarmant : « La majorité des pratiquants d'activité de pleine nature n'adoptent pas les bons gestes ».
Maploup
Sujet complexe et « compliqué », la question des chiens de troupeaux est en lien direct avec celle du loup et de la prédation. A l'occasion du topo sur le dispositif Maploup, qui permet de connaître et d'anticiper les phénomènes de prédation dans un secteur donné, Denis Rebreyend a incité les éleveurs à utiliser la carte interactive comme un outil de communication objectif. « Ça permet de faire prendre conscience que les attaques ne sont pas une vue de l'esprit de notre part, a insisté le président de la FAI. J'ai récemment rencontré un réalisateur parisien qui cherchait un alpage pour un tournage. Nous avons parlé du loup et je lui ai montré Maploup qui géolocalise et décompte le nombre d'attaques. C'est plus parlant que n'importe quel discours. » Seul bémol : Maploup ne concerne pour le moment qu'un territoire restreint d'Auvergne-Rhône-Alpes, dont l'Isère.
Autre chantier de communication important : la signalétique pastorale. Depuis 2018, la FAI travaille avec le Département à la mise en place d'une signalétique propre aux zones pastorales, afin d'avertir les usagers de la montagne des comportements à adopter en alpage. Reprenant un visuel conçu par le service pastoral des Hautes-Pyrénées, la FAI a proposé des emplacements aux alpagistes et aux communes des massifs isérois, à charge pour eux de les installer. Après la Chartreuse, Belledonne, l'Oisans, le Trièves et le Vercors, c'est au tour de la Matheysine d'être équipée de ces mêmes pictogrammes. La FAI espère que, grâce à cette homogénéisation territoriale, les messages gagneront en visibilité. Et les alpagistes en sérénité.
Marianne Boilève
Les alpagistes en estive à la Molière
Organisée dans la foulée de l'assemblée générale de la FAI, la Journée des alpagistes s'est déroulée le 27 août dans le Vercors, sur l'alpage de la Molière. Le président du groupement pastoral, Alain Francoz, a commencé par en présenter les différents enjeux. Outre la pression des touristes, qui représentent un atout sur le plan économique mais compliquent d'autant le travail du berger, l'alpage connaît certaines difficultés, notamment au niveau de la pousse de l'herbe. L'occasion, pour les alpagistes, de partager leur inquiétude concernant la ressource en eau, facteur limitant qui compromet la production herbagère un peu partout. Hermann Dodier (FAI) et Emilie Crouzat (Inrae), qui suivent tous deux les alpages sentinelles, ont confirmé les effets du changement climatique sur les espaces pastoraux et indiqué de grosses disparités au niveau de la pousse de l'herbe d'une année sur l'autre, en alpage comme dans les exploitations. Les alpagistes ont également évoqué les conflits d'usage récurrents, ainsi que les difficultés à se faire comprendre d'un public qu'« on ne voyait pas avant en montagne ». Beaucoup ont l'impression que « le fossé se creuse » et que les comportements inadaptés se multiplient. Il suffit de longer la clôture dont le berger de la Molière a dû protéger sa cabane et de lire le petit écriteau « Merci de votre discrétion » pour s'en convaincre. Des désagréments dont témoignent nombre de professionnels qui dénoncent l'agressivité de certains randonneurs quand on leur demande de tenir leur chien en laisse.Le berger de la Molière, alpage très fréquenté, a quant à lui observé à plusieurs reprises des enfants se mettre en danger en approchant de trop près les vaches, sans que les parents n'y trouvent à redire. Là encore, les professionnels ont fait part de leur préoccupation, notamment en cas d'accident : leur responsabilité, comme pour les chiens de protection, risque d'être engagée. La FAI a tenté de les rassurer (un peu) en rappelant qu'elle allait mener un travail en profondeur avec les acteurs du tourisme cet automne.MB