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Filière bois

Préparer l’après épicéa

En marge de son assemblée générale du 6 juillet dernier, l’interprofession Créabois s’est penchée sur le changement climatique et la pression des cervidés en forêt des Coulmes.
Préparer l’après épicéa

Les changements ne sont pas visibles au promeneur, mais le forestier ne s’y trompe pas. La forêt encaisse et s’adapte, obligeant l’interprofession à repositionner ses objectifs. « Le changement climatique, le déséquilibre cynégétique sont des thèmes importants pour la filière, qui posent des questions de pérennité pour la ressource », a introduit Guénaëlle Scolan, la directrice de Créabois, en visite de terrain. L’interprofession s’est réunie le 6 juillet en assemblée générale à Rencurel. Les forestiers en ont profité pour effectuer une visite de parcelle en forêt des Coulmes, au-dessus de Malleval.

Une pression forte

Le massif est peuplé de résineux adultes issus de plantation ou mixte, principalement des épicéas et quelques sapins, sur plus de 400 ha. Les feuillus couvrent 1 100 ha, dont des hêtraies, mais aussi des buis ravagés par la pyrale. Il y a également 40 ha de prairie de fauche. La récolte moyenne s’établit à 2 500 m3 (résineux et feuillus). « Le souci pour les résineux est d’anticiper en coupe définitive des peuplements prévus en amélioration », indique Bernard Perrin, technicien ONF de l’unité Vercors Nord. La pression est donc forte sur les massifs d’épicéas, dont le bois se vend entre 45 et 50 euros/m3 sur pied. Quant aux feuillus, ils doivent aussi répondre à une demande soutenue émanant du marché du bois de bûches de montagne (20 à 25 euros/m3 sur pied). Le forestier pose le problème de l’anticipation de la récolte des épicéas : en fonction de quel climat, quelles essences, quelle taille et quelle pression de la faune sur la végétation forestière ? Il ajoute que « les voiries structurantes qui traversent le massif sont un point faible ». Ces chemins souffrent en effet d’un défaut d’entretien.
Yohann Gueydon, son confrère, enfonce le clou. « La précédente coupe a eu lieu en 2015. Que faire aujourd’hui ? Tout couper et y perdre en production finale, faire durer un peuplement en train de crever ? » Car nul ne sait si l’épicéa endurera encore longtemps le réchauffement climatique. Or, les plantations de régénération de sapins posent aussi problème… S’ils résistent mieux au réchauffement climatique, les jeunes plants de sapins se font dévorer par le gibier.

Prolifération du gibier

« C’est l’illustration du déséquilibre entre forêt et gibier », explique Jean-Yves Bouvet, le directeur de l'agence départementale de l’ONF. Il rappelle « le mythe du forestier » : « un équilibre où il y a autant d’animaux que possible et un renouvellement de forêt non compromis ». Sauf que la situation s’est déréglée en Isère. Dans les années 60, le gibier était rare et les chasseurs encore nombreux. Jusque vers 1990, il a été opéré des lâchers de chevreuils, mouflons, cerfs et chamois en forêt. Bien géré, le cheptel a progressé. Entre temps, les chasseurs isérois sont passés de 40 000 à 18 000. Si bien qu’on assiste aujourd’hui à une décorrélation entre les animaux tués et le cheptel global. Les milliers de chevreuils, chamois et cerfs prélevés chaque année ne suffisent pas à régler la prolifération du gibier. « La conséquence de cette densité est que tout est bouffé ! », lance le directeur. Il pose la question de la ressource « lorsque nous aurons récolté tout l’épicéa et qu’il ne restera que des broussailles ». Le salut passera par l’implantation d’une espèce capable de redynamiser ce type de sylviculture.

L'affaire de tous

Yvonne Coing-Bellet, administratrice du Syndicat des propriétaires forestiers et sylviculteurs de l’Isère regrette « se heurter aux lobbies environnementaux et à des personnes qui imaginent connaître le milieu forestier en prenant le parti des animaux et en faisant preuve de beaucoup d’ignorance. Il faut prélever ! a-t-elle insisté. Si la nourriture devient insuffisante, c’est l’avenir de la forêt qui est en cause et nous serons en présence d’animaux malades. » Pour le technicien de la chambre d’agriculture de l’Isère, le problème est encore plus saillant en forêt privée. L’équilibre bois/gibier fait d’ailleurs l’objet de toute l’attention des certificateurs PEFC, qui retirent désormais le label en cas de non respect.

Les chasseurs aussi sont amers. Montrés du doigt, ils n’attirent plus les jeunes recrues. Leur représentant local rappelle que pour tuer un chevreuil, il faut 1h30 de chasse et deux heures pour le ramener. L’accroissement du plan de chasse en Isère est l’affaire de tous. « On avance dans la concertation », a déclaré Guy Charon, le président de l’association des communes forestières de l’Isère. Thomas Guillet, le maire de Corrençon-en-Vercors, demande à ce que tous les acteurs apportent des éléments en vue d’alléger la pression du gibier : suivi sylvo-cynégétique permettant de définir des plans de chasse, placettes et projecteurs, à l'instar de la récente permission accordée aux chasseurs d’accéder en voiture dans les réserves nationales pour ramener les cervidés prélevés, beaucoup plus efficacement qu’à dos d’homme.

Isabelle Doucet  

 

Innovation

Bioclimsol : un diagnostic climatique

L’Institut du développement forestier du CNPF a mis au point un outil d’aide à la décision pour comprendre et s’adapter au phénomène du changement climatique. Le climat, le peuplement et le sol : l’application Bioclimsol est capable de prendre en compte ces trois éléments pour délivrer un diagnostic précis permettant aux forestiers de gérer la problématique du dépérissement. « On ne gère plus une certitude, mais un risque », affirme Jean Lemaire, chercheur à l’IDF. L’outil sera lancé en 2019. Il est alimenté par des données de terrain : référence de la parcelle et type de peuplement, données climatiques sur 10 ans (températures moyennes, précipitations, évapotranspiration, déficit hydrique, position topographique) et données stationnelles (altitude, exposition, pente, topographie, bilan eau, réserve utile minimale). Le bilan climatique délivre des préconisation de reboisement et de choix d’essences au regard des récurrences de sècheresse. « Ce qui m’intéresse, sont les éléments climatiques extrêmes », indique le chercheur. « Des études disent que l’arbre ne meurt pas de soif, mais de faim. Il peut stopper l’évapotranspiration (ses feuilles tombent), mais il ne constitue pas de réserve. Une deuxième année de chaleur constitue un risque », avance Jean Lemaire. C’est ainsi que les années qui ont le plus marqué la forêt sont 1989 et 1990. Reste aux techniciens forestiers à opérer les bons choix, tester des espèces et des plantations pour préparer dès aujourd’hui la forêt de demain. 
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