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Société

Prévention du suicide : le modèle collectif de l'Isère

C'est en Isère qu'Olivier Damaisin, député en charge d'une mission parlementaire sur la prévention des difficultés rencontrées par les agriculteurs, a achevé ses rencontres avec les exploitants agricoles et les acteurs engagés dans les structures. Il a découvert un modèle de collaboration très avancé.
Prévention du suicide : le modèle collectif de l'Isère

« C'est la plus belle rencontre que j'ai eue ». Olivier Damaisin, député du Lot-et-Garonne en charge d'une mission sur la prévention et l'accompagnement des difficultés rencontrées par les agriculteurs, a achevé ses rencontres sur le terrain par le département de l'Isère. Lors de la table ronde, organisée à l'initiative de la députée Monique Limon chez l'éleveur David Rivière à Virieu, le parlementaire a découvert avec intérêt qu'en Isère, les différentes structures savaient se parler et travailler ensemble pour aider les agriculteurs en difficulté. Ce modèle du Sillon dauphinois, qui associe la MSA Alpes du Nord et la chambre d'agriculture de l'Isère avec le soutien du conseil départemental et l'appui de la DDT, présente une forme très aboutie du maillage territorial et interprofessionnel mis en place pour détecter la détresse au plus tôt.

Jusqu'à quand ?

Mais les acteurs restent humbles. « Nous avons perdu un collègue, il y a quelques semaines, regrette Jean-Claude Darlet, le président de la chambre d'agriculture. A force d'être critiqué, il a perdu pied. » En accueillant les parlementaires, David Rivière désigne deux objets. Celui « de tous les délits », déclare-t-il en montrant le pulvé. Puis il se tourne vers une corde suspendue dans la stabulation : tout un symbole. Elle est pourtant « signe d'espoir » puisqu'elle est destinée à ramener à la vie les petits veaux en difficulté respiratoire à la naissance en les pendant par les pattes. Ce passionné d'élevage s'interroge : « Jusqu'à quand allons-nous tenir cette passion ? Jusqu'à la retraite ? Jusqu'à la faillite ? »

Ne plus avoir honte de témoigner

Témoin privilégié du drame des agriculteurs puisqu'il a tiré un film de sa propre histoire familiale, Edouard Bergeon, le réalisateur du film « Au nom de la terre », accompagnait le député dans cette immersion iséroise. « Ce film a suscité beaucoup d'interrogations, beaucoup de débats. Deux millions d'entrées, c'est dingue ! Il a été présenté à l'Elysée, au Sénat, à l'Assemblée nationale, au Parlement européen », rapporte-t-il près d'un an après sa sortie dans les salles. Ce long-métrage fait partie des éléments déclencheurs de la mission parlementaire et aussi d'une certaine prise de conscience de la part des consommateurs. Mais surtout, il a « permis aux agriculteurs de ne plus avoir honte de témoigner de ce qu'ils vivent », a insisté Monique Limon après avoir recueilli les témoignages d'agriculteurs dans la matinée. « Il ont dit leur volonté de travailler la terre et d'élever des animaux. Mais ont insisté sur le collectif. Ils ne veulent plus rester seuls. La question est : comment faire pour que des jeunes s'installent à plusieurs ? »

Le véto confident

Le dénigrement des agriculteurs ; la non-rémunération de ce qu'ils produisent ; la structure même des exploitations - plus grandes et plus isolées - ; les relations avec les administrations, le changement climatique sont autant de facteurs « qui bouleversent la structure agricole », comme le constate Olivier Damaisin, et qui contribuent au mal-être de cette profession.

Jusqu'à « l'Education nationale qui, en 2020, produit encore un dessin de ferme avec un tuyau qui se déverse directement dans la mer. Le message véhiculé est celui du paysan-pollueur », s'offusque Olivier Damaisin.

Lors de la table ronde, plusieurs interventions font aussi part de la violence avec laquelle les éleveurs qui, au bout du rouleau, assistent à l'enlèvement de leur cheptel, quel qu'il soit. « Qui sommes nous pour enlever les animaux à un homme qui les a élevés pendant des années ? », interroge David Rivière qui préside aussi la cellule bien-être animal de la chambre d'agriculture de l'Isère. Il appelle de ses voeux un accompagnement en amont « pour éviter une crise économique ou sanitaire avant d'arriver à une situation incontrôlable ». L'éleveur souligne le rôle primordial du vétérinaire rural, confident de toutes les heures, celui avec qui on partage ses pensées les plus personnelles autour d'un bol de soupe, à 4h du matin, après un vêlage difficile. « Neuf fois sur dix, quand il y a des problèmes de bien-être animal, c'est qu'il existe des problèmes de mal-être humain », ajoute Benjamin Dubaye, président de Véto 38. Mais il dit ses limites : « On soigne les bêtes, on n'est pas formé pour l'humain et on arrive bien souvent tard. »

Un travail collectif

Le rôle de la cellule de bien-être animal et des hommes qui la composent est d'être une vigie, au même titre que les agriculteurs référents de la chambre d'agriculture et les élus de confiance de la MSA qui maillent le territoire et que les agriculteurs en difficulté peuvent appeler, pour se confier.

« Le dispositif Ecout'Agri et Sillon Dauphinois travaillent en complémentarité, reprend Jean-Claude Darlet. Son point fort, c'est qu'il émane d'un travail collectif entre le Département, la MSA, la chambre d'agriculture, l'Etat et les autres partenaires, et structure le dispositif d'écoute bénévole. Cela a une importance capitale. » Pour repérer une personne en détresse, il convient en effet de « croiser les regards ». Françoise Thevenas, la présidente de la MSA, le confirme : « Nous avons la chance, dans nos structures, d'avoir des gens qui savent travailler ensemble ». Puis ajoute : « J'ai du mal à comprendre que cela ne se fait pas dans la France entière. »

Entrouvrir la porte

Ce dispositif permet chaque année à 25% des personnes prises en charge de trouver une solution. L'accompagnement peut durer plusieurs années, ce qui est indispensable pour une personne en difficulté. « Le Sillon dauphinois est un réseau extraordinaire, cela ne veut pas dire qu'il est parfait, mais nous travaillons ensemble le volet social et économique », complète Marc Masduraud, directeur adjoint de la MSA Alpes du Nord. « La MSA et la chambre d'agriculture, nous nous sommes formés mutuellement », explique Marie-Paule Le Guen, responsable du service social et sanitaire de la MSA. Elle insiste sur l'importance du réseau pour cet accompagnement humain, qui bien avant la mise en place de séances de psychologue consiste à rencontrer une âme humaine qui dit : « Je suis inquiète pour toi, acceptes-tu que quelqu'un te rappelle ? » C'est « entrouvrir la porte ».

Le dispositif existe, mais les difficultés subsistent et en face. « Ce n'est pas encore suffisant », estime Didier Moreau, trésorier d'Ecout'agri, écoutant depuis 30 ans, qui explique sa détresse lorsque quelqu'un l'appelle prêt à passer à l'acte. « Il n'y a pas d'école, confie Marie-Paule Le Guen. Quand quelqu'un est en détresse, même si on n'a pas les mots, il faut être humain, prendre du temps à la rencontre de l'autre. C'est le fondement de notre humanité. »

Olivier Damaisin présentera son rapport fin octobre qui pourra déboucher sur un projet de loi. Le député confie qu'une des propositions avancées concernera la Safer, qui pourrait accorder de la trésorerie en compensation d'une hypothèque de terres afin d'éviter leur vente, le temps que l'exploitant assainisse sa situation. Il a été interpelé par Jean-Claude Darlet sur le problème des associations qui se constituent uniquement à l'encontre de l'installation d'une production agricole, par Françoise Thevenas sur le financement de la MSA et les moyens alloués pour les travailleurs sociaux et par Didier Moreau sur les moyens accordés à la DDT pour aider les agriculteurs à réaliser leurs déclarations PAC, un sujet déjà porté par l'APCA.

Isabelle Doucet

 

Rencontre /

« La clé, c'est l'éducation alimentaire des enfants »

Edouard Bergeon, le réalisateur du film choc « Au nom de la terre », vient de lancer la chaîne youtube CultivonsNous.tv. Il a accompagné le député Olivier Damaisin dans ses déplacements dans le cadre de sa mission afin de réaliser un reportage sur le thème du mal-être des agriculteurs.
Pourquoi avez-vous lancé une chaîne agricole ?
J'ai souhaité prolonger l'aventure du film avec la plateforme Cultivons-nous.tv. C'est la chaîne de la terre qui nous nourrit. Ce n'est pas une chaîne bobo-écolo. On y parle de tout, de conventionnel comme du bio, d'agroforesterie, d'histoires d'agriculteurs et d'agricultrices, de bien manger. C'est une chaîne semi-généraliste. J'essaie de l'alimenter de 1h à 1h30 de nouveaux contenus chaque semaine. Je commence à faire des productions comme c'est le cas aujourd'hui.
Il y avait donc un créneau à prendre ?
Il n'y avait rien. Dans le cadre du développement du SVOD (plateforme de vidéo à la demande ndlr), nous travaillons avec un agrégateur de contenu qui a déjà lancé 49 chaînes. La chaîne est financée grâce à des levées de fonds. Cela me coûte seulement de l'énergie. Le principe est celui d'un sujet - comprendre l'agriculture -, d'une communauté - nos adhérents - et d'une tête d'affiche - Guillaume Canet - qui soutient la chaîne. Je parle de tout. J'ai grandi dans une ferme conventionnelle où il fallait produire pour nourrir les Français. Il n'y a pas de dogmatisme dans CultivonsNous.tv, pas de leçon de morale. Je souhaite donner des outils à des gens qui font ce qu'ils veulent.
Vous n'êtes pas tendre avec les institutions ?
Je mets les pieds dans le plat. Tout le monde n'a pas aimé mon film. Je dis notamment que la dotation annuelle que la MSA octroie à Solidarité paysan, habituellement de 25 000 euros a été divisée par deux sous prétexte que cette association a mal parlé de la MSA dans les débats à la suite de mon film. Pour autant, la MSA réalise un travail formidable et il faut qu'on travaille tous ensemble. On le voit ici en Isère, quand il y a une volonté politique, ça marche.
Vous avez accompagné le député Damaisin dans deux déplacements, dans le Béarn et en Isère, constatez-vous des particularités en fonction des territoires.
Tout est différent et tout est connu, comme la lourdeur administrative.
Vous êtes journaliste. Quel regard portez-vous sur le traitement médiatique des sujets agricoles, notamment dans les grands médias ?
Ce qui est bien aujourd'hui, c'est que l'on parle de ces sujets. Mais ce n'est pas que de Paris qu'il faut en parler. Nous ne sommes pas dans un monde où tous les agriculteurs sont en bio ou en vente directe. Il ne faut pas opposer les modèles. 70% de nos achats se font dans les grandes surfaces, qui créent leurs propres marques de producteurs. Et les magasins fermiers se développent. Les lignes bougent. Mon film contribue à cela, de même que le covid ou le réchauffement climatique, mais avant tout, les agriculteurs eux-mêmes. Il ne faut pas oublier qu'il y a les gamins qui poussent derrière. La clé, c'est l'éducation alimentaire des enfants, qui doit être inscrite dans le programme de l'Education nationale. Comme ça, ils apprendront qu'il faut un veau à une vache pour produire du lait ou que sur un hectare pâturé, il y a 1 000 espèces de biodiversité.
Propos recueillis par Isabelle Doucet