Produire plus et mieux
L'ex-directeur de l'ANR*, agronome et économiste, président de l'association internationale pour une agriculture écologiquement intensive et père du concept, pose systématiquement l'équation qu'ambitionne de résoudre l'AEI : produire plus et produire de qualité. Il était l'invité de marque du premier comité de pilotage isérois, déclarant que pour gagner en compétitivité tout en préservant les ressources, la solution passait forcément par l'écologie scientifique. Elle peut se décliner en six points.
Pour produire plus, il faut d'abord « intensifier les fonctionnalités productives », c'est-à-dire revenir à des écosystèmes plus complexes, inspirés du fonctionnement de la nature, « les mécanismes de la vie » en les utilisant au mieux. C'est par exemple la photosynthèse et les couverts végétaux « pour ne plus qu'un rayon de lumière se perde sur du sol nu ». Bien sûr, cela suppose de jouer avec la complémentarité entre les espèces, les variétés et dans le temps, de faire la part belle aux couverts qui amplifient les effets favorables sur la structure des sols et de percer les secrets de la fertilité. « Pour passer de la fermentation à la minéralisation, c'est tout un cortège du vivant qui s'en charge », assure le scientifique. Il estime que les auxiliaires ou l'emploi des phéromones sont encore sous utilisés et parle d'amplification écologique, qui vise à créer des écosystèmes synthétiques, pour tendre vers une autorégulation.
Le deuxième point consiste à mettre en synergie les fonctionnalités, à les additionner pour obtenir des mécanismes d'accumulation. Il convient également d'utiliser la biodiversité comme facteur productif. L'idée est de « reconstruire des écosystèmes cultivés nouveaux. L'agriculture est capable de produire des écosystèmes complexes que la recherche agronomique n'avait jamais été capable de penser », s'enthousiasme Michel Griffon, avant de marteler sur le quatrième point : « Economiser, recycler, utiliser au mieux les ressources : ne rien perdre ». Le phosphore, l'eau, le gazole sont comptés. Le non-labour, la méthanisation, le recyclage répondent à ces exigences. Le chercheur préconise également d'utiliser la « précision écologique ». « Cela renvoie au numérique, qui permet d'adapter les techniques culturales à l'hétérogénéité des parcelles ». Evoquant les traitement encapsculés par drones ou les système de guidage GPS, il observe : « La précision, ça paye ». Dernier, point, la bio-inspiration est d'obédience « plus futuriste ». Elle consiste à « mimer les phénomènes écologiques et physiologiques, ou de s'en inspirer », déclare le scientifique en présentant une fidèle reproduction en bio-plastique d'une couverture végétale.
Evolution des comportements
Une fois les principes posés, Michel Griffon, se veut rassurant : « il y a plusieurs trajectoires possibles pour la transition d'une exploitation vers l'AEI ». Quand certains se soucieront d'abord de l'état des sols, d'autres aborderont la question du point de vue de la réduction des intrants, « là où la pression risque d'emporter la priorité ». Mais il est vrai que l'AEI a aussi la réputation d'être une agriculture « d'intelligence intensive » tant elle ouvre la boîte de Pandore de systèmes complexes. « Le métier d'agriculteur va de plus en plus ressembler à celui d'un pilote d'avion », estime le scientifique qui conseille un raisonnement par « Si... alors » pour aider chacun dans sa prise de décision. L'AEI « appelle aussi à des évolutions dans les comportements », conclut Michel Griffon. C'est une démarche dans laquelle l'agriculteur développe son esprit d'expérimentation, s'entoure de conseils, privilégie l'échange et gère mieux les risques en gardant à l'esprit une dimension collective. « L'AEI n'est ni une norme, ni une certification, ni un cahier des charges, mais une proposition ouverte à la discussion », rappelle son initiateur.
Isabelle Doucet
*ANR : Agence nationale de la recherche.