Profession : producteur de succulentes
C'est par un simple toit que tout a commencé. Un toit aux allures de jardin alpin miniature. On aimerait se faire visiteur minuscule pour déambuler à loisir à travers cette jungle sèche, au milieu de tout un petit peuple de sedums, de pourpiers et de joubarbes multicolores... Franck Poly, lui, a choisi d'en être le jardinier géant. Un jardinier au profil et au parcours atypiques, qui a troqué une carrière de chercheur au CNRS spécialisé en écologie microbienne contre un boulot de producteur de succulentes, ces plantes d'ornement rustiques, grasses et charnues, rompues aux conditions climatiques extrêmes.
Toit-paysage
« Je collectionne les succulentes depuis longtemps, confie le scientifique. Ce toit, je l'ai commencé en 2009. J'avais déjà des quantités de plantes en pots dans mon jardin, mais je voulais créer mon propre paysage. » Ce toit-paysage, Franck l'a façonné à l'instinct, au fil des foires aux plantes. Se prenant au jeu, le jardinier amateur s'est ainsi découvert une passion discrète pour ces plantes étranges, capables d'inventer toutes sortes de stratagèmes pour stocker l'eau et l'économiser au mieux. Déformation professionnelle ou non, Franck s'est mis à les observer, apprenant peu peu à connaître les espèces, à en distinguer les variétés et les caractéristiques. « Ce sont des plantes qui se contentent de peu, explique-t-il. Quand elles sont dans un massif, les autres végétaux prennent le dessus : elles ne sont pas très compétitives. Mais ce sont des plantes extrêmement résistantes. » Et si fascinantes qu'elles ont conduit le chercheur à changer de vie.
Choc
« Depuis trois-quatre ans, j'avais en tête de quitter la recherche pour travailler dans le domaine des plantes... » Basé à Vienne, Franck Poly a d'abord pensé à produire des plantes exotiques, mais il s'est rapidement rendu compte qu'il était impossible de gagner sa vie ainsi en Isère. Il a ensuite caressé différents projets qui se sont évanouis d'eux-mêmes : trop de concurrence, foncier trop cher... C'est alors qu'il apprend qu'un producteur de plantes succulentes de sa connaissance est sur le point de prendre sa retraite. Comme l'homme n'a pas de repreneur, la collection, l'une des plus belles de France, risque d'être perdue. « Ça m'a fait un choc », avoue Franck Poly. N'y a-t-il pas quelque chose à faire ? Sans doute, mais passer de la culture d'un petit toit à l'exploitation professionnelle ne s'improvise pas. D'autant que la collection mythique, gigantesque, est installée en Dordogne, à plus de 500 km de Vienne...
La tentation est trop grande, l'envie trop vive. C'est décidé : Franck rachètera la collection et l'installera chez lui, sur son propre terrain. Il appelle le producteur, fait affaire avec lui et lance sa propre entreprise, Sempervivum et Cie. Après s'être mis en disponibilité du CNRS, il crée une société en son nom propre et puise dans ses économies. Les travaux démarrent durant l'hiver 2014-2015. Le terrain étant boisé et en pente, Franck le défriche et le fait terrasser. En février, un semi-remorque arrive pour livrer des dizaines de palettes de plantes classées par ordre alphabétique, depuis la joubarbe Sempervivella alba jusqu'au Sempervivum Zeleborii. Le chantier de la pépinière n'est pas complètement terminé : le chercheur devenu collectionneur mettra un mois et demi à installer ses nouvelles pensionnaires.
Mise en scène
Dans le même temps, Franck prépare les premières expositions. Armé de sa pince à épiler, il bichonne et toilette soigneusement ses collections de sempervivum, de sedum, de pourpiers et d'opuntia (figuiers de Barbarie). Il les met en scène, leur fabrique des présentoirs sur mesure, pratiques et esthétiques. En avril, tout est prêt pour le grand saut : le pépiniériste participe à sa première exposition à l'abbaye de la Ferté, près de Châlon-sur-Saône. La météo n'est pas au rendez-vous, mais les expositions suivantes rattrappent le coup. Certes, le jeune entrepreneur a l'impression de tâtonner un peu mais, en chercheur digne de ce nom, il résout les problèmes méthodiquement, patiemment. Au volant de sa petite camionnette, le voilà qui se met à sillonner la France, puis la Suisse, exposant ses collections de salons en foires, de parcs de château en jardins remarquables. Il se fait repérer, noue des contacts, propose de nouveaux services (aménagement de toit, de balcon, de murs...), imagine déjà de nouvelles compositions.
Au printemps 2016, le bilan est plus qu'honorable. Le pépiniériste n'a pas encore atteint son rythme de croisière, mais le chiffre d'affaires de sa société a augmenté de 15% par rapport à l'année précédente. Un résultat encourageant. Quand il n'est pas sur les routes, Franck se consacre donc tout entier à la production, peafinant la gestion de son stock et créant de nouvelles variétés en vue de la saison suivante. Il rempote ses plantes, ajuste les conditions de culture, boutures, multiplie ou divise joubarbes, pourpiers et sedums selon les besoins. « Ce sont des plantes extrêmement sensibles à leur environnement, indique-t-il. Un même souche peut avoir un comportement extrêmement différent, selon l'exposition, le climat, un hiver doux ou rude, l'arrosage ou le type de nutriment. Ce sont des éléments que l'on ne trouve dans la littérature. » Et cet empirisme-là n'est pas pour lui déplaire.