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ISERE

Qu'est-ce qui fait tourner les Cuma ?

COOPERATIVES / Nées au lendemain de la guerre pour permettre aux agriculteurs d'accéder au machinisme, les coopératives d'utilisation de matériel agricole ont été souvent délaissées par les agriculteurs, qui, quand les conditions financières le permettaient, sont repassés à l'équipement individuel… Mais les périodes de crise les ont vues renaître ces dernières décennies. Et aujourd'hui, face à l'augmentation des coûts du matériel agricole, ce fonctionnement collectif est plus que jamais d'actualité.
Qu'est-ce qui fait tourner les Cuma ?
En France, près de la moitié des agriculteurs font partie d'une coopérative d'utilisation de matériel agricole (Cuma). Ces structures, 12 500 à l'échelle nationale, sont au nombre de 145 dans le département, dont 130 adhérentes à la Fédération départementale des Cuma de l'Isère. Cette organisation permet aux « Cuma de ne pas être isolées et d'avoir, avec l'animateur de la chambre d'agriculture du département dédié à la question, Jean-Paul Jullien, un interlocuteur à disposition, pour répondre à des questions, conseiller l'achat de matériel, calculer des coûts de revient ou bénéficier d'un suivi comptable », explique Didier Veyron, son président.
Dans le département, trois agriculteurs sur quatre sont adhérents à une Cuma et chaque année 150 nouveaux matériels sont achetés, à part égale, du renouvellement et du nouveau matériel. Pour Didier Veyron, « on devrait aller vers encore plus de matériel partagé : quand on voit le coût des machines, ce fonctionnement permet de bénéficier d'engins plus performants, plus souvent renouvelés et d'avoir de meilleures conditions de travail ».
Un intérêt commun
Au départ, les histoires de Cuma commencent toutes pareil : il était une fois, un besoin spécifique qui rapproche un groupe d'agriculteurs… La Cuma de Thodure, d'une vingtaine d'adhérents, dans laquelle Didier Veyron est trésorier, a été « créée en 1985 par six agriculteurs qui se lançaient dans la production de tabac Virginie : pour réduire les investissements, matériels et humains, liés à cette nouvelle culture, ils s'associent ». Même chose pour celle de la plaine de Faverges, qui regroupe aujourd'hui 21 exploitations en grandes cultures, polyculture et élevage, et vient de fêter ses 20 ans. « A l'origine, explique Yves François, son président, deux chantiers ont lié les agriculteurs : l'utilisation du lisier de porc comme fertilisant, et la mise en commun des chantiers de production de maïs semence ». Dans la Cuma des trois villages, à Culin, qui regroupe une dizaine d'exploitations, un groupe de quatre adhérents, dont le Gaec du président de la structure, Sébastien Loup, essaie de mettre un peu plus de choses en commun depuis un an: c'est l'achat d'un roundballeur qui les a rapprochés. « 36 000 € à quatre, et une machine qui a fait 4 000 rouleaux : ça amortit l'investissement ! », précise Sébastien, pour qui l'intérêt d'une Cuma, c'est d'avoir du matériel récent à un coût modéré, le tout couplé à une certaine entraide. « Un épandeur à fumier, on s'en sert trois jours par an, ça n'a pas d'intérêt d'en avoir un à soi ».
Des investissements moins lourds
Puis avec le temps et les achats, les groupes se soudent... « A Thodure, explique Didier Veyron, le parc matériel s'est peu à peu étoffé entre 1993 et 1998 (outils de préparation du sol et semis, pulvérisation, fertilisation, cinq tracteurs), avec notamment l'arrivée de plusieurs jeunes agriculteurs. La Cuma détient alors tout le matériel nécessaire à des céréaliers et des éleveurs, pour une surface de 500 hectares travaillés et 150 de fauche. Sept adhérents sont même en intégrale, avec l'ensemble de leurs outils de préparation du sol en commun… », même si tous gardent chez eux un tracteur de ferme. « Pour notre Gaec, informe Didier Veyron, cette faible charge de mécanisation est d'un grand intérêt : pour 10 000 € par an, nous avons accès au parc matériel de la Cuma ».
« C'est aussi un réel accès à la technologie », souligne Yves François. Dès le début, sa Cuma ne « conserve que les meilleures machines, les plus récentes ». La mutualisation des outils et la répartition des investissements fait qu'aujourd'hui, la Cuma de la plaine de Faverges a pu acheter un automoteur pulvérisateur de produits de traitements très performant. Jean-Yves Colomb, le trésorier, renchérit : « Nos tracteurs avec GPS sont chers mais c'est un gain de temps et surtout un moyen d'anticiper changements et mutations… Cependant, nous veillons à faire des investissements toujours dimensionnés aux besoins de la Cuma ». Cette organisation donne l'opportunité d'innover : « Nous expérimentons par exemple l'huile de colza pure dans les moteurs… ».
Des règles définies
Enfin et surtout, pour que les Cuma fonctionnent vraiment au quotidien, l'organisation est le maître mot. Les structures qui durent, et dont le succès n'est plus à prouver, sont unanimes. « Il faut, dès le début, un règlement intérieur qui formalise les choses pour pouvoir anticiper les problèmes », avance Didier Veyron et « bien définir le partage du temps et du travail, en valorisant les compétences de chacun », précise Yves François. Le président de la Cuma de la plaine de Faverges explique : « Chaque lundi matin, nous faisons une réunion, cela prend du temps, mais quand un travail est bien organisé, il est déjà à moitié fait ! » Beaucoup de Cuma ont aussi un terrain avec un bâtiment (voire plusieurs), où le matériel est centralisé. Les adhérents utilisent aussi la méthode des carnets dans les tracteurs : ils notent le temps d'utilisation, les hectares travaillés… « Cela permet de savoir combien chacun payera à la Cuma : car pour chaque matériel, la somme des charges établit un prix à l'hectare, répercuté sur les agriculteurs. Ainsi, le chiffre d'affaire doit permettre à la Cuma de rentrer dans ses frais », explique Didier Veyron. Même son de cloche à Faverges*. « Les outils attelés sur nos six tracteurs restent souvent en place, détaille Jean-Yves Colomb, ce qui fait aussi gagner du temps et participe à la rationalisation du travail ». A Thodure, « il y a un responsable par matériel, chargé de la distribution des chantiers (réservation de la machine, respect des délais : pas plus d'une journée par adhérent au moment des semis par exemple), et de l'entretien... même s'il y a aussi des tours de rôle pour cela et un salarié à temps partiel qui soulage les agriculteurs pour les réparations sur le parc », explique Didier Veyron.
Une gestion des rapports humains
Et quand les liens des structures se resserrent, avec des Cuma intégrales comme à Faverges dès 1996, où quatre exploitations grandes cultures (spécialisées en semences hybrides) travaillent ensemble avec, en plus du matériel, une organisation commune du parcellaire et des chantiers culturaux, ça implique aussi une très bonne entente entre les personnes. Yves François explique que pour éviter toute dissension, « les adhérents ont alors suivi un stage de communication pour mieux savoir gérer les relations interpersonnelles ». Une expérience rééditée en 2001 et cette année encore par la Cuma. « Cette formation nous a permis de poser nos projets personnels sur la table et de mieux comprendre l'autre et ses aspirations et donc de mieux gérer les conflits. Car nous avons vécu des moments durs dans nos relations qui auraient pu, sans ces conseils, faire exploser la structure… »
Pour la Cuma des trois villages, dont l'expérience à quatre est toute jeune, « l'organisation n'est pas évidente à trouver », avoue le jeune président. « On marque les heures d'utilisation dans les deux tracteurs, mais ce n'est pas facile d'y penser à chaque fois au début ! On fait beaucoup marcher les portables : pour les foins, on a essayé de se coordonner… Mais gérer l'attente alors que les autres ont commencé, ce n'est pas facile. D'autant que nous n'avons pas tous les mêmes activités, donc des contraintes horaires différentes ». Et le dimensionnement du matériel aux surfaces (600 hectares qui s'agrandissent) n'est pas évident, « il faut envisager d'autres achats... » Le relationnel est « complexe », avoue Sébastien Loup, et ce, malgré une formation dédiée avec un animateur de la chambre d'agriculture. Les points noirs : expliquer une démarche à quatre au sein de la Cuma, la gestion du temps et l'organisation restent délicates, comme le choix d'un terrain pour le nouveau bâtiment de la Cuma... Pas facile de se rôder.
« En couple c'est plus compliqué que d'être seul. Pareil pour une Cuma. Mais le positif l'emporte tellement qu'on ne se pose pas la question d'un retour en arrière », affirme Jean-Yves Colomb. En même temps, « aujourd'hui en Isère, seules deux structures sont en Cuma intégrale », informe Didier Veyron, qui voit surtout des « freins psychologiques » à cela : « le tracteur a longtemps été un symbole de réussite individuelle et ce n'est pas facile de le partager ». La fédération veut donc développer les échanges entre Cuma et associer davantage les élèves des formations agricoles à ces rencontres. « Nous ne sommes pas là pour donner des leçons, simplement partager notre expérience qui peut aider d'autres Cuma à s'organiser et être un bon moyen d'avancer », affirme Yves François.
Ingrid Blanquer
*Exemples de coût d'utilisation de matériels à la Cuma de la plaine de Faverges.
tracteur 100cv 16 €/heure, charrue quadri-socs réversible vari-large 19 €/ha,
vibro-culteur largeur 4,50m 8 €/ha, semoir maïs 6 rangs monosem repliable 17€/ha…