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Mémoires de vignes

Quand l'histoire de la viticulture iséroise ressurgit

Le facteur humain a été au coeur du déclin de la viticulture iséroise, mais il pourrait aussi être à l'origine de son renouveau. C'est ce qu'a montré le débat organisé par le comité de recherche et de promotion de l'histoire et de l'art de Voreppe organisé dans le cadre de la manifestation Mémoires de vignes, sur la base d'une comparaison avec le renouveau des vins de Savoie à partir de la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Quand l'histoire de la viticulture iséroise ressurgit
« En 1880, on comptait 32 000 hectares de vignes en Isère, contre 13 000 en Savoie, alors qu'en 2010, on ne retrouve plus que 500 hectares de vignes en Isère, contre 2 000 en Savoie », a rappelé Patrick Lannaud, administrateur du comité de recherche et de promotion de l'histoire et de l'art de Voreppe (Corepha), en introduisant la soirée organisée sur ce thème lors des journées du patrimoine. Pour Jean Poulenard, ancien viticulteur de Voreppe, « les inondations de 1928 et 1948 ont porté tort à la vigne ». Mais, au-delà de ces évènements, « il y avait un problème de qualité en plaine, car les terres d'alluvions ne produisent pas de bon vins. L'élevage de vaches laitières et surtout la culture du maïs ont pris le dessus, car ils se payaient bien ».
Les raisons du déclin
Dans l'autre branche viticole de l'Y grenoblois, le Grésivaudan, le mouvement a été le même et les raisons du déclin semblent proches. « Le déclin de la viticulture dans ce secteur s'explique par la difficulté à commercialiser le vin qui y est produit, analyse ainsi Pierre Chevrier, viticulteur à Bernin et membre de la confrérie bachique Les Echalas dauphinois. Dix ans après la Seconde Guerre mondiale, les cépages hybrides étaient invendables. Il fallait les retirer, ce que les viticulteurs n'ont pas compris. Il y a eu un manque de volonté politique de faire de la qualité. C'est ce qui a fait le bonheur des Savoie ».
« Le rebondissement de la viticulture savoyarde tient à des facteurs humains, signale Michel Bouche, le directeur du comité interprofessionnel des vins de Savoie. Un instituteur de Montmélian et d'autres personnes qui croyaient à la possibilité de faire du vin de qualité ont regroupé des viticulteurs, et ont commencé à s'imposer des règles de production. Les paysans ont dû se spécialiser soit en culture de céréales, soit en élevage, soit en viticulture. Les appellations Savoie ont été instituées en 1948 puis en 1973. Il aurait pu y avoir une dynamique similaire en Isère, mais les coopératives puissantes avaient une vision politique différente. Le département a peut-être manqué de personnalités pour porter ce projet ».
L'industrialisation (et donc l'urbanisation) moins forte en Savoie qu'en Isère, l'histoire prestigieuse du duché de Savoie et l'essor des stations de ski savoyardes sont d'autres facteurs pouvant expliquer la nette domination des vins de Savoie sur ceux de l'Isère.
Le souffle du renouveau
Si les hommes cultivant la vigne ont manqué à une époque dans le département, les jeunes vignerons présents lors de cette soirée témoignent toutefois que la donne a désormais changé. « Ces dernières années, une dizaine de jeunes vignerons se sont installés » dans les Balmes dauphinoises, indique Nicolas Gonin, lui-même installé à Saint-Chef depuis cinq ans. Dans le périmètre du vin de pays des coteaux du Grésivaudan, « deux jeunes sont sur le point de s'installer », annonce son confrère Thomas Finot, qui a pris des vignes en location à Bernin il y a deux ans.
Ce jeune viticulteur (par ailleurs président du syndicat du vin de pays des coteaux du Grésivaudan) s'attend à ce que la proximité avec l'agglomération grenobloise suscite un essor croissant ces vignobles locaux. « Le potentiel commercial de vins issus de cépages tels que la Verdesse, le Persan ou l'Etraire de la Duy existe et nous pouvons redonner au territoire un vin qui lui est propre ».
Cette démarche est encore loin d'être partagée par tous. « Quand j'ai voulu m'installer en utilisant des cépages locaux, beaucoup rigolaient, témoigne Michaël Ferguson, viticulteur à Meylan. On m'a conseillé de prendre des cépages bordelais et bourguignons, car ils marchent partout dans le monde. Mais un original m'a convaincu que l'on pouvait faire des choses très bien avec les cépages locaux. J'ai attendu cinq ans la première récolte de Verdesse que j'avais plantée, mais mon vin a été classé parmi les soixante premiers de France par une revue dès 2003 et la qualité s'améliore peu à peu dans le Grésivaudan ». Suivant l'exemple des vins de Savoie, la viticulture dauphinoise commence à se repositionner. Pour le secrétaire du centre d'ampélographie alpine, Gilbert Nicaise, « c'est la naissance d'un mouvement et le début de la renaissance ».
Cécile Fandos
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De multiples prolongements
Au-delà du débat sur les raisons du déclin de la viticulture iséroise qui a drainé près de 200 personnes à Voreppe dimanche 19 septembre, la manifestation Mémoires de vignes a rassemblé des centaines de personnes lors d'une matinée festive, samedi 2 octobre (les commerçants du centre ville ont vendu 280 repas), et attiré près d'un millier de visiteurs dans les trois expositions sur l'histoire de la vigne, celle du vin et les anciens cafés de Voreppe accrochées du 17 septembre au 3 octobre. Trois autres soirées de lectures, de musique et de dégustations de vins isérois ont encore réuni près de 200 personnes les 24, 25 septembre et 1er octobre.
Forte de cette réussite, l'association va donc prolonger ses travaux sur l'histoire de la vigne à Voreppe et en Isère. « Nous allons éditer un ouvrage sur le sujet, annonce Patrick Lannaud. Il sera proposé avec un DVD compilant le film « Mémoires de vignes » réalisé par l'atelier vidéo de la MJC, le diaporama sonorisé de témoignages d'anciens viticulteurs voreppins réalisé par Corepha et une sélection des meilleurs moments de la soirée du 19 septembre. Par ailleurs, nous projetons de participer au festival international des films documentaires sur la vigne et le vin, Oenovidéo, ainsi qu'à l'exposition photographique Terroirs d'images organisée en parallèle à Arbois (Jura), au mois de juin prochain ».
Mais le prolongement de Mémoires de vignes qui intéresse le plus les viticulteurs professionnels isérois, c'est la prospection prévue avec le centre d'ampélographie alpine Pierre Galet (centre d'étude de la vigne) pour tenter de retrouver des pieds de Sérène de Voreppe. Ce cépage pratiquement disparu pourrait revoir le jour sous forme de vigne conservatoire, voire, si des viticulteurs professionnels font part de leur intérêt et que toutes les autorisations sont accordées, dans une exploitation viticole locale.
CF
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