Quand les festivals battent la campagne
Une grange, des bancs, des chaises, des tables avec bouquets, assiettes et pichets de vin bien remplis. Ce soir, un bourguignon bloubloute dans la « chaudière », faisant saliver des dizaines de convives qui attendent patiemment de se régaler avant le concert, tout en discutant avec les maîtres des lieux. On échange sur la météo, le métier, les animaux, les voisins, le quotidien. Quelques instants plus tard, extinction des feux, la scène s'éclaire. Le spectacle commence. Musiciens, comédiens, magicien ou artistes de cirque entament leur show, sous le regard attentif d'un public conquis par la formule. « Ça change des ambiances commerciales ! », s'enthousiasme un jeune couple.
Concert, théâtre, cinéma en plein air, tous les moyens sont bons pour inviter la culture à se délocaliser à la campagne (ou à la montagne). Le public adore ça. Il suffit de se rappeler le succès des Fermades (1) et de leur « repas spectaculinaires » dans le Vercors, ou de faire un tour au festival des BarBares en Nord Isère pour se convaincre du succès populaire de telles initiatives. Surtout en été. Tablée de la ferme avec animation musicale et « repas à la chaudière » dans le Pays voironnais, Les Toiles du berger aux 7 Laux, Cinétoiles dans le Grésivaudan, l'agenda estival des manifestations en milieu rural est bien rempli.
Freins techniques
Sous l'apparente simplicité des dispositifs, chaque initiative masque toutefois un travail d'organisation colossal. Il faut commencer par définir une idée ou une programmation susceptibles d'attirer du monde dans un territoire un peu excentré. Il faut aussi trouver du temps, un lieu, des moyens humains et financiers, se coltiner les questions de logisitique (équipement du lieu, matériel, accueil, hébergement, billetterie...) et lever quantités de freins techniques. Enfin il est impératif d'être dans les clous au niveau réglementaire. Et c'est souvent là que ça coince.
« On voudrait empêcher les gens d'organiser des événements dans les territoires qu'on ne s'y prendrait pas autrement », fulmine un porteur de projet sous couvert d'anonymat. Entre l'obtention d'autorisation et de licences diverses (entrepreneur de spectacles, débit de boisson occasionnel...), les obligations liées à la Sacem (2) et les conditions de sécurité de plus en plus drastiques, tout organisateur de manifestation publique doit en effet être sérieusement motivé pour mener un projet à son terme. Car dès qu'il envisage « l'installation d'une structure supérieure à 50 m² sur le site de la manifestation » ou qu'il utilise un lieu « inhabituel », il doit obtenir l'autorisation du maire qui peut demander le passage de la commission de sécurité. C'est d'ailleurs l'aspect qui, avec le volet financier, conduit nombre de bonnes volontés à jeter l'éponge.
Rompre la monotonie
Pourtant, en milieu rural, on a grand besoin de cet oxygène festif. D'où l'émergence de petites initiatives locales qui, sans avoir l'ampleur d'un festival, apporte un souffle bienvenu dans le territoire. « Pour moi, c'est une manière de rompre la monotonie du travail quotidien tout en faisant connaître l'exploitation », explique Mélisa Decotte-Genon qui, avec son mari, organise des soirées-concert dans la cour de la ferme durant l'été (3). Soutenues par la municipalité et le Pays voironnais, ces animations demandent pas mal d'énergie et d'organisation (logistique, préparation, extension d'assurance, information des voisins...), mais le bouche-à-oreille fonctionne à plein et le retour sur investissement est plus que positif. « C'est très enrichissant et ça redonne de la vie à la cour de la ferme, témoigne Mélisa. Et comme on cuisine notre viande et que l'on sert nos fromages, les gens découvrent nos produits et beaucoup repartent avec. »
Le public apprécie beaucoup ces festivités à deux pas de chez lui. Animation modeste ou véritable festival, les manifestations, tout comme les comices, sont chaque fois l'occasion d'un brassage, qui permet de décloisonner les rapports humains et d'apprendre à mieux se connaître. Encore faut-il avoir les moyens de les organiser. Si les collectivités locales ont parfois les ressources nécessaires (encore que tous les budgets soient partout orientés à la baisse), les initiatives privées, elles, se raréfient. « C'est une activité qui demande beaucoup de temps et de disponibilité », reconnaît Olivier Giroud, qui a lancé le Biol Farm festival (BFF) avec une bande de copains il y a cinq ans... quand il était encore étudiant. « A l'origine, nous organisions de gros anniversaires pour rassembler les potes, raconte le jeune éleveur récemment devenu papa. Comme à chaque fois les gens appréciaient de découvrir la ferme, nous avons eu l'idée de changer d'échelle en organisant un grand moment festif qui associe musique, théâtre, jeux et connaissance technique de l'agriculture. » Les organisateurs se sont ainsi retrouvés confrontés à des problèmes inédits, notamment en termes de réglementation. C'est comme cela que le BFF est devenu une « soirée privée » sur invitation qui accueille près d'un millier de « festivaliers » en deux jours. Et comme, depuis, la « bande de copains » a plongé dans l'univers impitoyable du travail et de la parentalité, le festival n'est plus programmé que tous les deux ans. Avis aux amateurs : le prochain rendez-vous est fixé en juillet 2017.
Marianne Boilève
(1) La 7ème édition des Fermades, portées par le parc naturel régional du Vercors et l'Apap, avait impliqué une quinzaine d'agriculteurs dans une vingtaine de Fermades qui avaient, en moyenne, attiré 76 spectateurs par soirée, dont 57 % d'habitant du parc, 20 % de touristes et 23 % de résidents secondaires.
(2) Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique.
(3) Prochaines tablées de la Chèvrerie de Chartreuse les vendredis 12 et 26 août à 19 h 30. Au programme : repas à la chaudière et concert sur char à paille. Tarif : 25 euros (sur réservation uniquement, 40 places maximum, enfants : + de 12 ans).