Quand transitions agricoles et alimentaires se rejoignent
C'est dans l'air du temps. Aiguillonnées par les attentes et les initiatives citoyennes d'un côté, par la nécessité de concilier politique agricole et développement durable de l'autre, de nombreuses collectivités réinscrivent l'alimentation à leur agenda. « Les villes ont depuis longtemps abandonné leur alimentation à des acteurs privés, explique Caroline Brand, docteur en géographie à l'université Grenoble-Alpes. Aujourd'hui, des failles ont été mises à jour dans le système, et des pratiques alimentaires émergentes interrogent les relations entre espaces urbains et ruraux, en ré-agençant les géographies des systèmes de production et de consommation. » Ebranlés par des crises à répétition, les consommateurs veulent en effet du sain, du local, du fermier, du label, du circuit court, bio si possible. Les pouvoirs publics l'ont bien compris, qui ont développé tout un arsenal pour soutenir les circuits de proximité, les filières locales, la mise en place d'outils de transformation, le soutien à la production bio, les marques territoriales.
Produire local
Créée l'an dernier, la marque Is(h)ere, comme le soutien aux abattoirs du Fontanil ou la structuration du Pôle agroalimentaire isérois, qui a tenu sa première assemblée générale le 20 mai, illustrent parfaitement cette démarche. Le Département et la plupart des territoires ont engagé depuis longtemps des politiques en faveur du développement de l'agriculture, de sa diversification et de la mise en place de circuits de proximité à grand renfort de chartes, Scot, Psader (1), et d'outils de maîtrise du foncier, de type Zap ou Paen (2). Avec un seul mot d'ordre : « Produire local pour consommer local ».
C'était une première étape. Les collectivités territoriales ont depuis saisi les opportunités offertes par le cadre législatif en matière de santé, de nutrition et d'alimentation pour engager des politiques innovantes et ambitieuses. Il y a quatre ans, six territoires du bassin grenoblois (3) ont poussé la logique jusqu'à élaborer une « stratégie agricole et alimentaire inter-territoriale », déclinée autour de cinq enjeux majeurs : préservation du foncier et installation de nouvelles exploitations, soutien aux équipements pour développer les circuits de proximité et l'activité du territoire, sensibilisation des acteurs et des consommateurs aux changements de pratique, développement des produits locaux et biologiques dans la restauration collective, mise en cohérence des enjeux de protection de l'environnement avec les pratiques agricoles.
Dynamiques partenariales
En avril dernier, lors du conseil alimentaire qui s'est tenu à Seyssinet-Pariset avec l'ensemble des acteurs concernés, Françoise Audinos, vice-présidente de la la Métro en charge de l’agriculture, a rappelé que, depuis 2015, les six territoires étaient ainsi parvenus à « développer un certain nombre d’actions en coordonnant [leurs] efforts pour protéger [les] espaces agricoles, développer des filières alimentaires territoriales et mieux faire connaître les produits des territoires » (voir encadré bleu). Sur le terrain, on a ainsi vu fleurir les initiatives en faveur de l'approvisionnement local, la promotion du « bien manger » dans les écoles, les Ehpad ou les foyers de vie, la lutte contre le gaspillage, les jardins partagés, les cours de cuisine ou de jardinage. Ici, on a organisé un concours de recettes « Cuisinez local », là on a développé des cartes interactives signalant les producteurs locaux du secteur (Chartreuse, Grésivaudan...).
Dans le même temps, chaque territoire a développé sa stratégie de promotion de l'achat local auprès des consommateurs. Dans le Grésivaudan, la communauté de communes a défini des « populations cibles » et adapté sa communication en fonction de chacune d'entre elles : ateliers Bébé gourmet pour les jeunes parents, informations sur les produits locaux dans les cantines, communication sur les « bons plans », ateliers culinaires de type « Et si ça coûtait moins cher de manger mieux ? »...
Envies d'agir
Surfant sur des « envies d'agir » locales, plusieurs collectivités se sont lancées dans la construction de projets alimentaires de territoire (PAT) locaux (4) en vue de développer « une approche globale prenant en compte l'ensemble des acteurs de la chaîne alimentaire ». Ça a donné « Vers une alimentation couleur Royans-Vercors », un plan d'actions partagé entre les élus, les écoles, les agriculteurs, les parents, les commerçants, les restaurateurs et les associations, le tout porté par le parc du Vercors et la communauté de communes du Royans-Vercors, en partenariat avec la chambre d'agriculture de la Drôme. Dans la métropole grenobloise, les communes de Seyssins et de Seyssinet-Pariset proposent depuis 2017 une démarche participative assez voisine dans le but d'articuler production et demande locales avec les questions de santé-nutrition, de culture, d'éducation et d'accessibilité. Ce PAT micro-local s'est décliné en plusieurs phases (enquête auprès des habitants, diagnostic auprès des acteurs de l'alimentation : agriculteurs et producteurs, commerçants, restauration collective, monde de la santé...), qui ont abouti à la mise en place d'actions concrètes (forums, ateliers de travail thématiques, spectacles déambulatoires...) destinées à « sensibiliser le plus grand nombre au bien-manger ».
Ces deux initiatives ne sont pas sans préfigurer l'évolution de la stratégie agricole et alimentaire portées par les six territoires du bassin grenoblois en un projet alimentaire inter-interritorial (PAiT). Plus qu'une reconnaissance nationale, via une labellisation, l'objectif des élus est d'inscrire la démarche dans le temps, et donc de lui éviter les aléas de la politique partisane. Car les élections approchent, et rien ne garantit que les futures équipes partageront les mêmes visions. Or les élus d'aujourd'hui tiennent à ce que, demain, leurs territoires aient les moyens de « cultiver une transition alimentaire résolument engagée » depuis 2015.
Marianne Boilève
(1) Projet stratégique agricole et de développement rural.
(2) Zone agricole protégée et Protection des espaces agricoles et naturels périurbains.
(3) Grenoble-Alpes Métropole, Pays voironnais, PNR de Chartreuse, PNR du Vercors, CC du Grésivaudan et Alpes-Sud Isère, soit 36 % de la population iséroise.
(4) Inscrits dans la loi d'Avenir pour l'alimentation, l'agriculture et la forêt de 2014, les projets alimentaires de territoire (PAT) vise à « rapprocher les producteurs, les transformateurs, les distributeurs, les collectivités territoriales et les consommateurs » et, de fait, « développer l'agriculture sur les territoires et la qualité de l'alimentation ».
Encadré bleu
Un myriade d'actions stratégiques
Depuis 2015, la stratégie inter-territoriale du bassin grenoblois s'est déclinée en une myriade de coopérations et d'actions à l'échelle locale. Cela va de l'acquisition et de la reconquête foncières, à la lutte contre l'enfrichement, la mise en œuvre de mesures compensatoires, en passant par les aides aux porteurs de projets (installation, diversification, conversion à l'agriculture biologique, acquisition de matériels...), le soutien à la structuration de filières ou de plateformes logistiques, l'aide à la commercialisation des produits locaux, à la valorisation des savoir-faire existants ou des modes culturaux « oubliés ». Sans compter les dynamiques soutenues en partenariat étroit avec le Département, comme l'articulation des équipements structurants de type MIN ou abattoirs, le développement du pôle agroalimentaire ou la valorisation de la gastronomie à base de produits locaux.Retrouvez les reportages sur terredauphinoise.frRégion de Morestel / Eu égard aux ressources et aux dynamismes territoriaux, le Sictom estime pertinent de bâtir un plan alimentaire territorial (PAT) dans le bassin de vie regroupant les Vals-du-Dauphiné et les Balcons du Dauphiné.