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Développement rural

Qui crée de la richesse en Sud-Isère ?

Marqué par la forte empreinte agraire, le territoire du Sud-Isère considère avec attention l'évolution de son économie agricole.
Qui crée de la richesse en Sud-Isère ?

« Il est important de regarder de près les évolutions qui se font jour dans les territoires de la Matheysine et du Trièves », indique Gérard Leras, conseiller régional et élu référent du Contrat de développement durable Alpes Sud-Isère (CDDRA). Baisse du nombre d'exploitations, mutations fortes dans le secteur de l'élevage, pâturages délaissés et arrivée de nouvelles formes de production sont des tendances lourdes de l'agriculture du Sud-Isère. Pour avoir une vision stratégique, la Région a commandé une étude à deux étudiants d'AgroParisTech. « La question de départ est celle de l'avenir de la production laitière à la veille de la suppression des quotas, mais aussi celle du développement des circuits courts », a exposé Hubert Cochet, professeur à AgroParisTech et spécialiste en agriculture comparée.

Surfaces et emploi


Pour étudier au plus près l'économie des exploitations agricoles, les étudiants, Joël Houben et Laetitia Vernières, ont modélisé plusieurs types de production auxquels ils ont confronté quatre indicateurs économiques les plus pertinents pour le développement du territoire. Il s'agit de la valeur ajoutée créée par unité de surface (hors subventions), qui permet de voir quelle production crée le plus de richesse, mais aussi la valeur ajoutée dégagée par actif, c'est-à-dire la productivité du travail, le nombre d'emplois et enfin, la composition du revenu agricole avec une ventilation des soutiens publics.

Dans le Valmontheys (Matheysine, Valbonnais et Beaumont) comme dans le Trièves, les systèmes les plus créateurs de richesse sont l'élevage de chèvres et de brebis en lait bio, ainsi que le maraîchage. Ces petites surfaces dégagent la plus forte valeur ajoutée par unité de surface. En revanche, les systèmes ovins sont dans le rouge. Quant aux exploitations laitières, elles parviennent à dégager un peu de richesse. Pour autant, ces fermes présentent la meilleure productivité, surtout si elles sont mécanisées et que le troupeau est important. Les chèvres laitières et le maraîchage s'en sortent aussi relativement bien du point de vue de la productivité. De surcroît, ce sont des exploitations créatrices d'emploi au regard de leurs petites surfaces. Anne Gachet, agricultrice dans le Trièves, relativise cependant la modélisation du maraîchage, qui reste une activité hautement saisonnière, comparée aux autres systèmes de production.

Chèvres ou maraîchage

Enfin, le critère du revenu par actif montre, pour la plus grande partie des systèmes, la prépondérance des aides publiques. Le maraîchage et les élevages de chèvres laitières sont les seules productions pratiquement dégagées de toutes aides. Les grandes exploitations laitières les mieux équipées ou celles qui font de la transformation bio parviennent à dégager jusqu'à la moitié de leur revenu de la richesse produite par l'exploitation. Les systèmes ovins et vaches allaitantes ont un revenu - hors soutien publics - négatif. Les autres systèmes présentent des revenus propres proches de 0. « La DPU (1) est la part la plus importante des subventions pour la plupart des systèmes, précise Laetitia Vernières, puis vient l'ICHN (2) ». La PHAE (3)est non négligeable et la prime ovine considérable pour le maintien de ces exploitations. 

Les interrogations portent sur l'évolution des systèmes qui ne sont pas forcément créateurs de richesse ni d'emplois sur le territoire. D'un autre côté, se développe le maraîchage créateur de valeur ajoutée et de main-d'œuvre, mais qui n'est pas une réponse à la déprise agricole et à l'entretien des paysages. A la lecture de cette étude, il apparaît que les systèmes les plus solides aujourd'hui, en l'état de la Pac, seraient le couplage de production céréalière bio et de l'élevage, ou encore la mixité de l'élevage. Mais demain ?

Risque de surproduction

Egalement professeur à AgroParisTech, Aurélie Trouvé rappelle que le marché du lait évolue « dans un contexte de volatilité très forte car il n'y a plus de mécanismes de stabilisation ». Pour elle, « les voyants européens sont au rouge. Il y a risque de surproduction ». Elle voit pour conséquence de la dérégulation des marchés « une sélection des exploitations selon le coût de la collecte et une densification. » A l'échelle de la Matheysine et du Trièves, les ingénieurs d'AgroParisTech se montrent peu optimistes. Le territoire présente les freins caractéristiques d'une zone peu dense, où est produit du lait standard, sans AOP, avec des collecteurs nationaux. « Ce qui pose la question de la valorisation du prix du lait ». Entre 2010 et 2014, le territoire a perdu 1% de quota laitiers et 23% de ses exploitations laitières ; le taux de réalisation était de 17 millions de litres en 2008 pour tomber à 14 millions de litres en 2014. Du coup le nombre de tournées hebdomadaires réparties entre Danone, Sodiaal et Lactalis, est passé de 6 à 5. Et Aurélie Trouvé pointe le danger du renouvellement des contrats en 2016 avec les laiteries privées.

Cinq ans pour réagir

C'est un diagnostic sévère que seule la nouvelle Pac 2014-2019 peut un peu égayer, puisque le Sud-Isère sera parmi les territoires les plus bénéficiaires de la réforme, tous les systèmes en profitant. Mais si le prix du lait baisse, les prospectives des étudiants sont imparables : l'embellie sera de courte durée, le monde agricole ayant cinq ans pour réagir. Ils notent cependant que le revenu par actif est un des plus élevé en production laitière bio, « ce qui permet de reposer avec pertinence la question de la mise ne place d'une collecte de lait biologique ». Le projet n'avait pas abouti en 2011-2012, mais la conjoncture serait de nouveau favorable. Collecte bio, nouveaux systèmes de valorisation, développement des circuits courts, soutiens régionaux : pour Gérard Leras, il importe de « bâtir une stratégie qui intègre tout le monde ». Mais Marie Mallet, animatrice de territoire de la chambre d'agriculture, pose la vraie question : « Vous les éleveurs laitiers, vous vous voyez comment dans cinq ans ? » La disparition du lait est-elle grave pour l'activité économique, pour les paysages ? « Si l'envie est présente, il faut se prendre par la main collectivement », a-t-elle déclaré. « Nous subissons. Nous sommes limités dans la prise de décision et des engagements. Nous ne décidons même pas du prix de nos productions. On fait en sorte de se sauver soi-même », rétorquait Anne Gachet. « Si les primes sont proportionnelles aux surfaces, alors les agriculteurs chercheront à reprendre les terres des fermes qui cessent leur activité. Et cela ne résoudra pas le problème du dynamisme des territoires ruraux », constatait un autre exploitant lors de la présentation.

Isabelle Doucet

 Les 14 systèmes étudiés :
1) 25-30 VL - enrubannage herbe
2) 30-35 VL - pension lait AOC
3) 23-30 VL - production lait bio
4) 35-40 VL - ensilage maïs - VD fromage
5) 48-60 VL - ensilage maïs & pâturage
6) 80-91 VL - ensilage maïs & 0 pâturage
7) 32-40 VA et veaux + vente directe bio & négociant
8) Céréales + 18-22 VA vente négociant
9) 70-150 brebis viande
10) 300-400 brebis viande Alpage

11) Céréales bio
12) 40-50 chèvres lait vente directe fromage bio
13) 120-1500 chèvres lait vente directe fromage
14) maraîchage