Régime sec et système D
« Chez nous, c'est le Sahel. Pas une goutte d'eau depuis des semaines. » A Satolas-et-Bonce, Robert Ballefin en a vu d'autres, mais c'est tout de même « la misère ». Si les maïs irrigués sont « normaux », les autres présentent un rendement désastreux : 40 quintaux à l'hectare au mieux. Pour les colzas, la situation n'est guère plus enviable. « Les premiers semis ne sont pas trop mal sortis, mais les derniers n'ont rien donné. » Quant à l'orge et au blé, « on n'a rien touché : c'est trop sec ». Du côté des éleveurs, les retours ne sont pas meilleurs. Partout, « c'est la cata ». En plaine, les animaux ne broutent plus dans les prés depuis le début de l'été, les stocks d'hiver sont entamés. En montagne, peu ou pas de regain. Dans les alpages, certains éleveurs ont même déjà commencé à descendre des bêtes, faute d'eau.
Sécheresse persistante
Et la sécheresse automnale qui s'installe, aggravée par le vent du nord, n'augure rien de bon. « C'est à rien y comprendre, témoigne Richard Duvert, éleveur à Romagnieu. Au printemps, on a eu de gros problèmes avec les inondations. Mais depuis juin, on n'a pas eu plus de 20 millimètres d'eau. L'herbe est grillée et on tape dans les réserves d'hiver depuis le mois d'août. Nous avons ensilé les maïs : ils étaient en train de crever debout ! » Une sage précaution, prise par beaucoup. « J'ai fait plus d'ensilage de maïs que d'habitude, même s'il n'est pas de super qualité », indique Yannick Ripet, éleveur de bovins et de juments à Sérézin-de-la-Tour, qui ne fait plus brouter ses animaux dans les prés depuis la mi-juillet : « Y'a plus rien ! »
Une situation critique qui dépasse largement les limites de l'Isère, ce qui en démultiplie les conséquences. « La sécheresse estivale qui se poursuit entraîne une hausse du prix des fourrages et des aliments, relève la Draaf Auvergne-Rhone-Alpes dans sa dernière note de conjoncture. Les coûts de production plus élevés, combinés à une baisse de la collecte qui devrait être plus accentuée qu'à l'habitude, pourraient mettre à mal la trésorerie des éleveurs. » Quand ce n'est pas déjà fait. Pour ceux qui sont assurés, l'impact économique de la sécheresse est à peu près maîtrisable. D'autant que les assureurs qui proposent des contrats multirisques climatiques s'efforcent d'être réactifs. « Nous règlons en priorité les sinistres climatiques, précise Claude Perrot, responsable du domaine Assurance récolte chez Groupama Rhône-Alpes-Auvergne. Pour les maïs ensilage par exemple, nous avons commencé les paiements à la mi-septembre, dès réception des procès-verbaux des experts. Car nous savons que les éleveurs attendent de la trésorerie pour acheter du foin. »
« Faire bouffer la broussaille »
Mais tout le monde n'a pas souscrit ce type de contrat, notamment pour les prairies : les trésoreries sont trop tendues. Alors comment faire face alors que, sur le terrain, « c'est maintenant que ça s'aggrave », s'inquiète Patrick Pellegrin. « Ça hypothèque même l'année prochaine », affirme le technicien d'Isère conseil élevage. Pas simple. A part « faire bouffer la broussaille », « semer et voir ce qui se passe » en attendant une pluie salvatrice, rares sont les conseillers qui se risquent à faire des préconisations. « Les éleveurs espéraient se refaire en semant du ray-grass fin août-début septembre pour pallier le déficit de l'été, d'autant que toutes les semaines, on nous annonçait des orages, fait remarquer Jean-Philippe Goron, d'Isère conseil élevage. Mais il n'y a rien eu. Rien n'est sorti. Les semis ont grillé. Pour l'automne, c'est foutu. Nous n'avons pas de solution. » En tout cas, pas de solution miracle.
Et ce ne sont pas les trois gouttes tombées en fin de semaine dernière qui vont améliorer les choses. Le système D prévaut donc sur tout le territoire. « J'ai des collègues qui m'ont appelé pour savoir si j'avais du foin. L'hiver va être long », soupire Daniel Boiteux, éleveur à Veyrins-Thuellin qui, lui aussi, manque cruellement d'herbe. Malgré un système piloté finement et la mise en place d'un pâturage tournant dynamique il y a deux ans, « c'est la galère » au Gaec de Praille. Ce qui a conduit Daniel à ensiler 4,5 hectares de maïs épis et à envisager de ressortir son enrouleur : « Peut-être qu'en mettant 100 millimètres d'eau sur mes semis, j'aurai une coupe d'herbe à l'automne... Je me l'étais interdit tant qu'il faisait trop chaud. Mais c'est sans doute intéressant maintenant. »
Encore faut-il avoir de l'eau. Car sur certains secteurs, les sources sont à secs. « Chez nous, les vaches ont été en stabule tout l'été, mentionne Dominique Guttin, du Gaec Ripaillon, à Virieu. Il n'y a plus d'eau dans les sources et nous fonctionnons sur le réseau de la commune. Une année, ça va, mais on n'en tiendra pas deux comme ça. » D'autant que les restrictions d'eau sont toujours d'actualité.
Se dépêcher pour les achats
Pour beaucoup, la meilleure stratégie consiste à adapter son cheptel à ses réserves. C'est ce que certains ont fait dès le mois de juin. « Il faut faire un bilan fourrager et dégager les animaux inutiles : les réformes, les génisses vides et tous les animaux improductifs, conseille Jean-Philippe Goron. Et puis réfléchir à des achats, mais il ne faut pas traîner. Le problème, c'est que tout est cher. Même la paille ! » Confirmation auprès d'un technicien de la Coopérative dauphinoise : « Ça fait sept ans que je travaille à la coopérative, je n'ai jamais vu ça, remarque Florian Chaix. Même les secteurs d'ordinaire autonomes, comme le Vercors, ont besoin de foin, de maïs épis et de luzerne en pagaille. Je suis en train d'essayer d'acheter de la luzerne en Espagne. Elle est moins moins chère qu'en France, mais avec le transport, ça fait du 250 euros la tonne rendue chez nous. » C'est presque bon marché comparé aux 270 euros qui se négocient en Savoie.
Même la paille est devenue rare. « La récolte a été mauvaise et il y en a qui ont fait monter les marchés très vite, dénonce Florian Chaix. On nous l'a piquée pour alimenter les méthaniseurs du nord de l'Europe. Du coup, on étudie la possibilité de faire de la litière avec de la paille de maïs. Les cannes sont tellement sèches qu'il n'y aura sans doute pas de problème de conservation. »
Face à l'ampleur de la pénurie, les solidarités s'organisent. Mais les offres sont plus rares que les demandes. La bourse au foin mise en place par la FDSEA a recensé un don de foin, issu d'une récolte de 2016, pour une dizaine de demandes... Cela étant, certains agriculteurs songent à mettre des parcelles irrigables à disposition des éleveurs pour semer des prairies, en échange de fumier. « Ceux qui font des couverts obligatoires pourraient se mettre en contact avec des éleveurs : certains couverts ont une bonne valeur fourragère... », suggère Jean-Philippe Goron. Une idée à faire germer au plus vite.