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Transmission

Reprise de houlette

En décembre 2016, Bernard Cléchet a cédé son exploitation à Frédéric James, un jeune éleveur qui a fait ses armes chez Agri-Emploi avant de s'installer. Confiance et expérience ont permis une transition en douceur et sans douleur.
Reprise de houlette

C'est une drôle d'histoire. Celle d'une belle rencontre qui s'est conclue par une transmission réussie entre un éleveur passionné, mais à bout de souffle, et un jeune couple plein d'allant, partageant sa « vision des choses ». En décembre 2016, Elodie et Frédéric James ont pris la suite de Bernard Cléchet à la tête du Gaec des Bergers de Montseveroux, une belle exploitation de 110 hectares en polyculture-élevage. Depuis, d'agnelage en récoltes de fraises, les jeunes installés mènent leur barque avec doigté, contournant la crise, évitant les écueils autant que faire se peut, discrètement soutenus par le réseau et l'expérience de leur cédant-mentor.

D'un côté comme de l'autre, la belle histoire avait pourtant assez mal commencé. En 2015, Bernard Cléchet, la petite cinquantaine esquintée par des années d'agriculture en solo, décide de céder son exploitation avant que « tout lâche ». Depuis quelques temps, il pilote seul la ferme familiale (production ovine et fraises commercialisées en vente directe, céréales et semences, accueil pédagogique...) et souhaite passer la main, pour ne conserver que l'atelier de poulet Label Rouge. Ses enfants n'étant pas intéressés, il cherche un candidat à la reprise et tombe sur un jeune... qui ne fait pas l'affaire.

Polyvalence

De son côté, Frédéric James, la trentaine, caresse le projet de s'installer. Après plusieurs années de bourlingue comme salarié, notamment chez Agri-Emploi, il a beaucoup vu, beaucoup appris et s'est bâti un profil d'une précieuse polyvalence. Elevage, maraîchage, arboriculture, grandes cultures, il est à l'aise dans toutes les productions, ou presque. « Agri-Emploi, je le conseille à tous les jeunes qui veulent s'installer : c'est très formateur, explique Frédéric. Personnellement, j'ai fait un peu tous les métiers et gardé de bons contacts avec mes anciens employeurs. C'est très utile quand on démarre un projet. »

En novembre 2014, la naissance d'un premier enfant et le désir d'Elodie, sa compagne, de changer de métier donnent à Frédéric James l'envie de construire autre chose, « une autre vie ». La tête sur les épaules, le jeune éleveur sait cependant qu'il doit viser modeste. Il se met en quête d'un élevage ovin : « Quand on est hors cadre familial, le mouton, c'est un peu moins d'investissements. » Il repère l'exploitation de Bernard Cléchet dans le Répertoire Installation. La ferme lui plaît d'autant plus qu'elle offre la possibilité de travailler en couple grâce à plusieurs ateliers. « C'est important quand on ne veut pas se marcher dessus... », anticipe Frédéric. Mais il se fait prendre de vitesse et doit se rabattre sur un autre projet, dans les Chambaran. Comme pour Bernard Cléchet, l'expérience tourne rapidement court au printemps 2016. « Question de feeling... », justifie le futur installé.

Jean-Marc Vallet, le conseiller Transmission de la chambre d'agriculture, lui reparle alors du Gaec des Bergers de Montseveroux et de la tentative inaboutie du cédant. Vu son profil et sa maturité, Frédéric James a toutes ses chances. Et les conditions de transmission sont des plus raisonnables. « Ce Gaec, c'est le fruit d'un état d'esprit familial, considère Jean-Marc Vallet. Il a été patiemment construit par des gens travailleurs, novateurs, qui ont réussi mais n'en ont jamais fait étalage. L'important pour eux est de trouver la bonne personne pour que la ferme perdure. » 

Soulagement

Frédéric sera cette personne-là. Dès la première rencontre, l'entente est réelle : les deux agriculteurs parlent le même langage, ils partagent la même ouverture d'esprit, la même simplicité. Le candidat à la reprise attaque son stage le 1er mai 2016. « Un des premiers jours où j'étais là, Bernard m'a montré comment fonctionnait le tracteur, se souvient Frédéric James. "C'est bon, j'ai rigolé. Je connais !" J'ai senti qu'il était soulagé. » Le cédant atteste. D'ailleurs, Bernard Cléchet ne vit pas la transmission comme une rupture, mais plutôt comme une continuité. La confiance et les échanges de service sont réciproques. « Ce qui me plaît chez Frédéric et Elodie, c'est leur mentalité. Ils ont la même philosophie que moi. Ils aiment le métier et développent leur projet à leur rythme, en fonction de leurs moyens. Frédéric est quelqu'un de réfléchi : il n'agit jamais sur un coup de tête. Ce qui ne l'empêche pas d'être de son époque. Moi je ne suis pas de la génération internet ; lui il gère son troupeau sur Ovitel ! »

S'il a besoin d'un avis ou d'un coup de main, Frédéric James sait qu'il peut compter sur Bernard, qui répond toujours présent, mais ne s'impose jamais. Le jeune repreneur a ainsi gardé « toutes les bonnes idées » et en teste de nouvelles, comme l'association fraises/pomme de terre. « Frédéric sait écouter, mais je ne lui donne des conseils que s'il vient me voir, indique Bernard Cléchet. Je ne m'immisce pas dans ses affaires. » C'est ce qui fait que Frédéric James se sent chez lui, qu'il est motivé et que ça marche. Mais il reconnaît qu'il a de la chance, celle par exemple de bénéficier d'une clientèle et d'un réseau, deux atouts précieux quand on s'installe dans un territoire nouveau. « Même si tu es étranger, tu ne le restes pas longtemps en reprenant la ferme de quelqu'un comme Bernard. En cas de problème, il sait toujours qui appeler. Ça fait gagner du temps et ça facilite les relations avec les agriculteurs du coin. » Le professionnalisme et la réputation de l'ancien salarié d'Agri-Emploi y sont sans doute aussi pour quelque chose.

Marianne Boilève

 

Un projet de couple à part entière

Une fois aux commandes de la ferme, Frédéric et Elodie James se sont réparti les tâches de façon à ce que chacun trouve son compte et que la vie de famille soit préservée. « C'est très important, observe Jean-Marc Vallet, de la chambre d'agriculture de l'Isère. On voit trop souvent des jeunes qui s'installent sans être stables sur le plan affectif et qui se retrouvent coincés quand ils trouvent une copine qui ne veut pas d'une vie à la ferme. »
Second atout de taille : ils sont tous les deux très organisés. « Ce n'est jamais trop la course dans le travail : c'est l'avantage d'avoir été salarié agricole », sourit le jeune installé. « S'il y a un contretemps ou que quelque chose ne fonctionne pas, on a toujours un plan B », complète sa femme. C'est ce qui leur permet de jongler sans stress entre les vies professionnelle, familiale et sociale, sans oublier de s'octroyer une sortie avec les enfants, de participer à la vie du village ou de poster un message sur la page Facebook de la ferme.
Le plaisir de la vente en direct
Au quotidien, Frédéric s'occupe de la partie production et du travail de la terre, laissant à sa femme la comptabilité et les tâches administratives. La vente en direct est assurée à tour de rôle, en fonction des disponibilités de chacun. « C'est plaisant : on voit du monde, apprécie le jeune éleveur. Nous ouvrons le matin et le soir, mais ce n'est pas contraignant car, que nous soyons dans la serre ou dans la bergerie, nous ne sommes jamais bien loin. C'est plus compliqué en juin, quand on doit vendre et faire les foins, mais on se débrouille toujours ! »
Pour la ferme pédagogique, le couple a choisi de s'inscrire dans la lignée du travail mené par Thérèse Fanjat, la belle-mère de Bernard Cléchet, une ancienne institutrice pour qui la transmission du savoir aux enfants fait partie de la vie de la ferme. Elodie se charge de la gestion, mais les visites se partagent entre les deux époux, selon les thématiques (découverte des animaux, de la production végétale, travail de la laine, sentier autour de l'eau...). Comme pour la commercialisation de leurs productions, les jeunes repreneurs bénéficient de la réputation et du carnet d'adresse des cédants. Et savent se montrer à la hauteur.
MB

 

Stratégie

Des patates et des fraises à la sortie du tunnel

Dans les serres, sous les fraises en culture suspendue, s'alignent des rangées de pommes de terre nouvelles cultivées en pot. L'idée, Frédéric l'a piochée chez un producteur de Revel auprès duquel il était allé se fournir en pieds de fraisiers. Après avoir demandé son avis à Bernard Cléchet, il s'est lancé. Et ne le regrette pas. Les deux cultures n'entrent pas en concurrence, car les pommes de terre se ramassent avant les fraises, et il les valorise très bien. Côté technique, le jeune agriculteur maîtrise bien sa production, lève le pied sur les phytos... et prend le soin de l'expliquer à sa sa clientèle. « On met moins de traitement qu'en plein champ, on a moins de limaces et pas de pourriture grise », précise Frédéric James. Il apprécie également le confort de travail  : les fraises se ramassent à hauteur (jusqu'aux premières gelées), sans avoir à se casser le dos. Pour les pommes de terre, il suffit de renverser le pot sur un plan de travail et de trier. Sans se casser la tête.
MB