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Stratégie

Retour à l'élevage

Changement de cap à la Ferme de la Maye à Saint-Hilaire-du-Rosier qui réoriente ses productions vers l'élevage et l'autonomie en lançant un financement participatif.
Retour à l'élevage

Nicolas Jouve ne conçoit pas une exploitation sans élevage. « Je suis fils et petit fils d'éleveur et je reprends l'exploitation des parents de ma femme », explique-t-il en s'apprêtant à faire entrer des veaux à la Ferme de la Maye. Cette exploitation de 32,5 hectares produit des noix AOC sur 1,2 hectare, des lara sur 1 hectare, des cerises sur 3 hectares ainsi que des semences à Saint-Hilaire-du-Rosier. Dans cette région nucicole « le prix des terrains est inabordable », indique le repreneur. La ferme peine à sortir deux salaires. « Il nous manque 15 hectares », reconnaît Nicolas Jouve. Aussi, avec pragmatisme et par conviction, il a souhaité réorienter toutes les productions. « Nous arrêtons les semences car ce n'est pas dans notre optique et nous nous tournons vers le bio, l'élevage et l'autonomie. » Toutes les cultures seront converties en bio pour la récolte 2018. « Excepté les cerises où il n'existe pas de lutte bio contre la drosophile », précise Nicolas Jouve. Autonomie totale et minimum d'endettement : le repreneur a décidé de réduire le risque au maximum. Il ne part pas dans l'inconnu.

Complémentarité

« Le magasin Biocoop de Saint-Marcellin manque de tout. C'est pourquoi je souhaite lui fournir des produits bio locaux, plus particulièrement de la viande et de l'huile », explique Nicolas Jouve. Pas question d'aller sur les plates-bandes de ses voisins maraîchers bio. Il joue la complémentarité.
Les cultures se réorientent donc vers le chanvre (1 ha en 2016 et 3 ha en 2017), le lin (3 ha en 2017), le maïs pour les bêtes, du blé pour la paille (2 ha) et du tournesol. Tous les oléagineux seront pressés dans le Trièves pour fournir les magasins bio alentour en huile. « Nous avons pour projet l'achat d'une presse », note l'exploitant.
Mais le cœur de son projet est l'engraissement de veaux pour la vente directe. Sa démarche fait l'objet d'un financement participatif qui l'aidera à acquérir un petit troupeau de 8 à 10 broutards de race aubrac ou limousine. Les bêtes, âgées de 4 à 6 mois, arriveront d'ici quelques semaines dans l'exploitation et seront poussées jusqu'à 12 ou 14 mois. Elle seront ensuite abattues à Grenoble et conditionnées pour la vente à la ferme ou dans les magasins bio du secteur. En prévision, depuis l'an passé, une partie des grandes cultures a été transformée en luzerne et prairies. « Je fais déjà du foin sous les noyers », reprend Nicolas Jouve qui veut nourrir ses bêtes à 85% en sec. Les bovins seront uniquement nourris des fourrages de l'exploitation et de tourteau d'oléagineux de la ferme : de tournesol, de chanvre, de noix ou de lin. « Avec le financement participatif sur la plateforme Miimosa, les clients sont acteurs du projet en aidant à l'achat de bovins ». A 15 jours du terme de la collecte, qui s'élève à 5 000 euros, le défi semble à la portée de la ferme. L'agriculteur ne manque pas d'humour et a intitulé son projet « Parce que je le veaux bien ». « C'est d'abord le réseau privé, la famille et les amis, qui a contribué, puis maintenant le deuxième cercle », s'enthousiasme le futur éleveur.

Diversification

Quant au bâtiment d'élevage, il a aussi fait fonctionner le système D. « Nous avons réaménagé un ancien séchoir à tabac. Nous ne pouvions pas nous permettre d'investir 200 000 euros dans un bâtiment neuf. » Entre récup, achats minimum et coup de main des copains, le séchoir a été remis en état pour moins de 4 000 euros. « Tout est prêt, nous avons rentré la foin et la paille et les animaux seront accueillis sur une aire paillée ou en plein air. Le stockage des effluents se fera en bout de champ », détaille Nicolas Jouve. Certains lui demandent pourquoi il ne plante pas davantage de noyers. « Je ne veut pas miser sur la noix, je préfère me diversifier vers d'autres productions comme la noisette ou les pommes », rétorque-t-il. Ces développements feront aussi l'objet d'un crowdfunding. Le futur installé a éprouvé la force des réseaux sociaux et leur capacité à mobiliser une clientèle très impliquée. « Je crois au troc et à l'échange », déclare-t-il. Cet ancien du service de remplacement fait déjà partie de quelques réseaux, dont la Cuma de Saint-Hilaire. « Je travaille avec mon voisin qui passe aussi en bio. Nous nous équipons ensemble, nous venons d'acquérir une machine à praliner les noix et nous allons acheter un semoir à trois. Nous nous prêtons également le matériel. » JA, il est aussi vice-président de l'association des producteurs de cerises noires de Saint-Hilaire-du-Rosier.

Transmission

Nicolas Jouve espère pouvoir s'installer début 2017. « Pour la famille c'est une évolution lourde, reconnaît-il. Mais les rendements baissant, la diversification était nécessaire. » Il en est persuadé : ce virage à 180° « fait du bien à l'exploitation et à la culture. D'autant que je me sens soutenu ». Jocelyne Revol, sa belle-mère, a prévu de prendre sa retraite dans deux ans. Le projet de transmission ne demande qu'à prendre son envol. Les premiers veaux seront abattus au printemps apportant les premiers retours sur investissement. L'objectif à terme est de parvenir à un troupeau de 20 à 25 bêtes qui garantisse 50% des revenus de la ferme. En l'absence de concurrence sur le secteur, le pari semble mesuré. « Il y a une forte probabilité que je m'associe par la suite, à condition bien entendu de sortir deux salaires », se projette l'exploitant. Il conservera l'atelier noix en vente directe et l'atelier cerise ratafia « car nous sommes un des derniers producteurs et transformateurs de cerises à Saint-Hilaire-du-Rosier ». Mais il entend bien développer la gamme des productions. « Nous sommes présents dans douze magasins de producteurs régionaux et une dizaine d'épiceries fines, mais cela ne suffit pas », lance-t-il.
Membre du réseau Bienvenue à la ferme, l'exploitation capte déjà une clientèle fidèle en pratiquant la vente directe, en ouvrant ses portes et en accueillant des visites d'exploitations et des campings cars. Nicolas Jouve désire attirer encore plus de monde et glisse quelques mots d'un projet encore confidentiel : une petite dégustation sous le séchoir avec un peu de musique et des produits locaux. « Peut-être que je galèrerai », reconnaît-il, mais sa motivation et son envie semblent être à la hauteur des attentes du marché.

Isabelle Doucet